Art & Culture
Jazz sous l’arganier: une nuit de cordes et de peaux
28/12/2025 - 13:06
Jihane Bougrine
À Essaouira, la première nuit de la 9ᵉ édition de Jazz sous l’Arganier n’a pas cherché l’effet ni la démonstration. Entre la retenue ciselée du Mohamed Derouich Trio et la transe profonde du JET Fuel Trio, la musique a dessiné un arc sensible, du silence tendu à la pulsation collective. Une nuit de concert où le jazz s’est laissé traverser par les matières, les corps et le temps.
Il est des concerts qui s’annoncent, et d’autres qui s’installent. Ce premier soir à Dar Souiri appartient à la seconde catégorie. Rien ne déborde, rien ne s’impose. La salle est intime, presque recueillie. Le public écoute avant d’applaudir. Très vite, on comprend que cette nuit ne sera pas spectaculaire, mais habitable. Une nuit où la musique ne cherche pas à occuper l’espace, mais à le modeler. Cordes et peaux, souffles et silences : le jazz entre par effraction douce.
Mohamed Derouich Trio: l’art de tenir le silence
Le Mohamed Derouich Trio ouvre la soirée comme on entrouvre une porte. Sans emphase. La guitare de Mohamed Derouich avance à pas mesurés. Pas de phrases longues, pas de lyrisme démonstratif. Chaque motif semble posé avec précaution, comme si le moindre excès risquait de rompre l’équilibre. La guitare ne raconte pas une histoire linéaire : elle suggère, elle suspend. Le silence devient une matière à part entière, un espace de circulation.
Cette retenue irrigue tout le concert. Le saxophone de Mihai Privan ne cherche jamais à prendre le dessus. Le souffle est net, précis, parfois presque fragile. Il surgit dans les interstices laissés par la guitare, prolonge une intention, puis se retire. Rien n’est forcé. L’improvisation n’est pas un territoire à conquérir, mais un terrain partagé. Chaque entrée du saxophone semble précédée d’une écoute attentive, comme si l’instrument demandait la permission avant de parler.
La batterie de Stéphane Galland ,considéré comme l’un des "meilleurs batteurs au monde" agit alors comme une intelligence discrète mais décisive. Ici, le rythme ne cadre pas: il accompagne, il déplace. Galland ne marque pas le tempo comme une loi. Il le fait respirer. Les peaux vibrent, s’effleurent, parfois se taisent. Le temps se dilate, se contracte. On sent une expérience profonde des musiques transversales, cette capacité rare à faire de la batterie un outil de dialogue plutôt qu’un moteur autoritaire.
Ce qui frappe, au fil des morceaux, c’est l’absence totale d’effets. Aucune référence culturelle n’est surlignée. Les influences africaines, balkaniques, maghrébines sont là, mais enfouies, digérées, intégrées au langage. Rien n’est plaqué. La musique ne cherche jamais à dire d’où elle vient. Elle préfère montrer comment elle écoute. Dans cette économie du geste, le trio propose un jazz presque tactile, fait de tensions retenues, de respirations communes. Un jazz qui accepte de ralentir, de douter, de laisser de la place.
JET Fuel Trio: quand la pulsation devient matière
Puis la nuit se densifie. Avec le JET Fuel Trio, la musique change d’état. Ce n’est plus seulement une affaire de lignes et de silences, mais de corps et de cycles. Dès les premières vibrations de la kora de Dawda Jobarteh, quelque chose s’installe. L’instrument n’introduit pas un thème: il ouvre un champ. Les cordes déroulent un temps circulaire, presque hypnotique, qui ne cherche pas à s’adapter au jazz mais l’oblige à se déplacer.
La kora devient rapidement le cœur battant du trio. Une présence souveraine, envoûtante, qui capte l’attention sans jamais écraser. Chaque motif semble ancien et pourtant en devenir, comme une mémoire qui improvise. Autour d’elle, le saxophone de Michael Blicher adopte une posture d’écoute rare. Pas de lyrisme conquérant, pas de solos démonstratifs. Le souffle est dense, terrien, parfois rugueux. Il épouse la pulsation plutôt que de la dominer, se glisse dans le flux, crée des frottements subtils avec la kora. Le dialogue est constant, jamais décoratif.
La batterie de Stefan Pasborg agit alors comme un moteur rituel. Le rythme pulse, insiste, se répète. Les cycles se superposent, se chargent d’énergie. Peu à peu, la musique avance par strates, par accumulations. Le temps devient physique. Le corps du public est sollicité, presque malgré lui. Sans jamais basculer dans l’excès, le trio flirte avec la transe. Une transe maîtrisée, consciente, où chaque musicien reste à l’écoute des autres.
Ce qui impressionne, là encore, c’est la clarté du dispositif. Rien n’est surjoué. La rencontre entre jazz et musique ouest-africaine ne repose pas sur l’exotisme, mais sur une compréhension profonde des rythmes et des espaces. La kora n’est pas un instrument invité. Elle est l’axe autour duquel tout s’organise. Le jazz accepte de perdre ses réflexes, de se laisser entraîner ailleurs.
Ce que le Jazz fait à la nuit
Entre la précision silencieuse du Mohamed Derouich Trio et la pulsation hypnotique du JET Fuel Trio, cette première nuit de Jazz sous l’Arganier a dessiné un mouvement clair: du murmure à la transe, de la corde retenue à la peau vibrante. Deux esthétiques, deux états de la musique, reliés par une même attention au geste juste.
À Dar Souiri, le jazz n’a pas cherché à s’imposer. Il a circulé. Il a changé de texture, de densité, de température. Il a accepté de se laisser traverser par d’autres temporalités, d’autres mémoires. Et dans cette nuit d’Essaouira, faite de cordes, de souffles et de peaux, la musique a rappelé une chose essentielle : écouter est déjà une forme de création.
Quand les dernières notes se sont éteintes, il ne restait pas un grand effet, mais une sensation persistante : celle d’avoir partagé un temps commun. Une nuit tenue, sans débordement, où le jazz, débarrassé de ses réflexes de surface, s’est laissé modeler par les matières. Sous l’arganier, on ne cueille pas la musique : on la laisse pousser. Et cette nuit-là, à Essaouira, le jazz a encore une fois pris racine.
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