Art & Culture
Sous l'arganier d’Essaouira, le jazz fait racine
27/12/2025 - 11:46
SNRTnews
À la veille de la 9ᵉ édition de Jazz sous l’Arganier, Majid Bekkas , directeur artistique du festival, défend une conception exigeante de la rencontre musicale. Une programmation pensée comme un acte de respect, où le jazz cesse d’être un genre dominant pour redevenir un langage d’écoute.
Il faut parfois se méfier des mots qui circulent trop bien. Fusion, métissage, world jazz : des termes devenus confortables, presque décoratifs, à force d’être répétés sans être interrogés. À Essaouira, à la veille de la 9ᵉ édition de Jazz sous l’Arganier, le directeur artistique Majid Bekkas prend le contre-pied de cette facilité lexicale. Il ne programme pas des concepts, mais des situations musicales. Et il le dit sans détour: "Certes le jazz est une musique de liberté, mais il y a un langage et certains codes qu’il faut connaître."
Cette phrase, apparemment anodine, est le socle de tout le festival. Elle rappelle que l’improvisation n’est jamais une table rase. Qu’elle suppose une grammaire, une mémoire, une connaissance intime des rythmes et des silences de l’autre. "Quand on joue avec des musiciens d’une autre culture, il faut prendre du temps à écouter et comprendre la rythmique et le sens de cette culture", insiste Majid Bekkas. Ce temps, rare dans l’économie actuelle des festivals, Jazz sous l’Arganier choisit de le prendre.
Une programmation comme mise en pratique du respect
Dès la première soirée, la programmation agit comme une réponse concrète à cette pensée. Le Mohamed Derouich Trio n’est pas là pour illustrer un métissage folklorique, mais pour démontrer comment une rencontre peut se construire dans la durée. Guitare marocaine, saxophone européen, batterie issue du jazz contemporain : la formation pourrait sembler classique. Elle ne l’est pas. Parce que chaque musicien accepte de déplacer son centre. Chez Derouich, la guitare ne joue pas « oriental », elle pense le rythme. Chez Stéphane Galland, la batterie n’impose pas le tempo, elle dialogue avec des métriques venues d’ailleurs. Le jazz devient ici un espace d’ajustement permanent.
Le JET Fuel Trio pousse encore plus loin cette logique. La présence de la kora de Dawda Jobarteh, instrument chargé d’une histoire mandingue précise, ne sert pas de couleur sonore. Elle oblige le saxophone et la batterie à renoncer à leurs automatismes. Rien n’est plaqué. La rythmique se recompose autour de cycles africains qui ne cherchent pas à devenir jazz, mais à être compris. C’est exactement ce que Majid Bekkas nomme « le respect mutuel et l’ouverture envers l’autre ».
À ce stade, la programmation commence à révéler sa véritable nature : elle n’est pas illustrative, elle est démonstrative. Elle montre ce que signifie prendre le temps. Elle montre aussi ce que le directeur artistique refuse. « Il y a de très grands musiciens de jazz, très connus, mais qui ne peuvent pas ou ne veulent pas faire des rencontres. Et je respecte leur choix aussi. » Cette phrase explique autant les absences que les présences. Jazz sous l’Arganier n’est pas un festival de stars. C’est un festival de musiciens disponibles.
Essaouira sait écouter avant de jouer
Si cette exigence trouve un terrain naturel, c’est parce qu’Essaouira elle-même est une ville déjà improvisée. « Essaouira est connue mondialement comme terre de rencontres et de croisements depuis les années 70 », rappelle le directeur artistique . Une ville portuaire, traversée par les vents, les mémoires juives, africaines, européennes, sahariennes. « Le jazz n’est pas quelque chose d’étrange pour cette ville. Il est en parfaite harmonie avec son histoire et son mode de vie. »
Le JD Allen Trio, invité majeur de cette édition, incarne cette idée d’un jazz qui n’arrive pas en conquérant, mais en conversation. Le ténor d’Allen, dense, narratif, presque grave, porte une histoire américaine lourde de luttes et de migrations. À Essaouira, il ne vient pas imposer une autorité. Il vient se confronter à un autre espace de résonance. Son jazz, ancré à Detroit et New York, accepte de perdre ses repères pour en trouver d’autres.
Dans un registre radicalement différent, le Cosmic Trio d’Andrés Coll démontre que la rencontre peut aussi passer par la déconstruction. Marimba électrique, violon, batterie : aucun instrument ne joue son rôle attendu. Influencé par Joachim Kühn, le trio déconstruit la notion même de centre musical. Ici, la tradition n’est pas citée, elle est digérée. L’improvisation devient un langage transversal, sans hiérarchie.
Contre la fusion, pour la rencontre
C’est là que la pensée de Majid Bekkas devient frontalement critique. « Personnellement, je préfère le mot rencontre. La fusion, c’est entre deux blocs. Et ça me paraît un peu comme forcer ces deux blocs à se rencontrer. » Cette phrase éclaire toute la programmation, jusqu’à ses choix les plus politiques.
À Bayt Dakira, les Bnat Aïchata et la troupe de Mohamed Baïa ne sont pas programmées comme un contrepoint “traditionnel” au jazz. Elles sont le rappel brutal d’un déséquilibre. « À part la musique gnaoua, les autres musiques marocaines ont du mal à trouver leur place sur la scène internationale, et surtout dans le circuit jazz », constate Majid Bekkas. En les plaçant au cœur du festival, il affirme que le problème n’est pas musical, mais structurel.
La dernière soirée agit alors comme une synthèse. Le Mosaic Duo (Jacob Karlzon / Rhani Krija) incarne une rencontre débarrassée de toute hiérarchie : piano et percussions s’écoutent, se suivent, se perdent. Le Munsch Trio avec Mourad Belouadi, issu d’une résidence au Maroc, prouve que la rencontre nécessite du temps, du travail, de la friction. Rien n’est immédiat.
Et lorsque vient la création finale avec le Maâlem Mohamed Boumezzough, le mot fusion revient, presque malgré lui. Mais Bekkas l’a déjà désamorcé. Ce n’est pas une fusion-spectacle. C’est une situation de jeu, où le guembri ne devient pas jazz, et où le jazz accepte de ne pas diriger.
Au fond, Jazz sous l’Arganier n’est pas un festival de jazz. C’est un laboratoire discret sur l’avenir des musiques traditionnelles. "La transmission est très importante, la résistance aussi, mais je suis toujours pour l’évolution de notre musique traditionnelle", affirme l’artiste pensant la programmation. Il cite le Brésil, Cuba, des pays qui ont compris que l’académisation n’était pas une trahison, mais une condition de survie.
À Essaouira, le jazz n’est donc ni un vernis, ni un label. Il est une méthode. Une façon d’apprendre à écouter avant de jouer. Une manière de rappeler que la liberté, en musique comme ailleurs, commence toujours par la connaissance de l’autre.
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