Société
Lalla Aziza, l'indispensable médiatrice entre les Seksawa et les Mérinides
23/04/2022 - 21:00
Aïcha Debouza
L’héroïne de cet épisode de notre série sur les femmes ayant marqué l’histoire du Maroc est unique. Ses pouvoirs spirituels et politiques se confondent faisant d’elle une légende. Quelle est donc l’histoire de la fameuse Lalla Aziza qui a marqué le XIVe siècle et s’est distinguée par son intelligence et son savoir-faire en se confirmant comme une médiatrice indispensable entre les Seksawa et les Mérinides ?
Une icône sans image et sans visage. Toutefois des écrits mentionnant l’inventaire de ses propriétés et droits, attestent qu’elle soit des Seksawa. Lalla Aziza est une grande résistante aux Mérinides (1248 - 1465) qui ont tenté d’envahir les terres des siens, puis médiatrice entre ces derniers et le pouvoir central. C’est à cette dirigeante de premier front que revient l’introduction des coutumes et rites soufis au sein des tribus des Seksawa, dans le Haut Atlas. Elle réussit aussi à dissuader le général Mérinide al-Hintati à la tête de 6.000 hommes d’attaquer la vallée de Seksawa
Lalla Aziza, "l'amie de Dieu"
En effet, la protagoniste de notre histoire est dite par la légende "la grande sainte" et la protectrice des lieux. Si sa date de naissance ni encore les détails sur sa jeunesse ne sont pas définis, sa figure reste en tout cas fêtée à travers les siècles. "Aussi bien le nom de Seksawa n’est nullement patronymique, la rivière qui fait l’unité du pays porte le nom même de ses habitants : Iseksawen", précise par ailleurs l’archéologue et historien français Henri Terrasse, dans "Au coeur du monde berbère : les Seksawa au Grand Atlas marocain".
Ainsi, Lalla Aziza Seksawiya a plutôt agi comme une médiatrice. D’abord reconnue en tant que saliha "sainte", ou mieux, une "amie de Dieu", c’est en tant que telle qu’elle est intervenue plus tard dans la sphère politique de son temps. Elle remplissait, d’une part, une fonction de médiation et de réconciliation entre les groupes importants de sa région et, d’autre part, elle pacifiait les relations entre son village, Seksawa, et le gouvernement central. Aujourd’hui, soit six siècles plus tard, le tombeau de Lalla Aziza est encore un lieu de pèlerinage, de prières et de recueillement.
Les textes évoquant ce personnage ressemblent davantage à la narration d’une légende qu’à un témoignage historique. Non qu’elle n’ait pas existé, mais les traces si grandes qu’elle a laissées dans la mémoire de ses contemporains sont un éloge qui n’a que faire avec les précisions temporelles. Les écrits et les dits divergent sur l’époque où cette femme a été parmi les Seksawa. Il est évoqué le XVIe siècle, parfois le XIVe siècle. Plus sérieusement nous pouvons nous référer aux écrits du cadi Ibnou Qonfoud le Constantinois qui, vers 1362, relate une rencontre avec cette femme. À son sujet, il dit : "J’ai vu au Maroc, en bordure des Seksawa dans le deren, un endroit appelé el Qihra, la dame princesse, la sainte Aziza, seksawiya. J’ai recueilli sa baraka et m’entretenu avec elle. (...)On montait à Lalla Aziza une tente du côté des femmes. Nul ne bougeait sans son ordre. Si elle tenait séance publique ; elle ramenait sur elle son voile sans laisser d’interstices par où personne ne pouvait la voir. Elle était très éloquente dans ses réponses, ses ordres et ses homélies".
Et ce pouvoir religieux l’héroïne de cet épisode le manifeste dès son jeune âge. Des récits lointains racontent de façon assez imprécise qu’elle vit dans la maison de son père, en basse vallée, sans doute entre l’entrée nord en pays Seksawa (el Qihra) et les montagnes autour du douar actuel de Zinit. Elle s’en va chaque jour garder ses chèvres et montons sur les pentes des montagnes proches. Elle est bergère. On dit qu’elle supporte les critiques des gens du douar et les violentes colères de son père, car elle résiste à faire paître ses animaux sur des pentes suffisamment herbeuses, comme ici chacun fait.
"Malgré l’aridité du pâturage montagneux, les chèvres de Lalla Aziza sont aussi grasses que celles des autres. Un jour où le troupeau de Lalla Aziza essaime entre les sommets de la montagne, son père, accompagné de membres de du village, la rejoint pour la réprimander parce qu’elle n’écoute pas ses instructions. Elle lui répond calmement : -Regardez donc vous-mêmes ce que mangent les chèvres !- À sa grande surprise, il constate que les chèvres ont la bouche pleine de blé. Dès lors, l’enfant est considéré comme une envoyée de Dieu", raconte, dans son livre "Femmes politiques au Maroc d’hier à aujourd’hui, la résistance et le pouvoir au féminin", Osire Glacier.
Une sage dirigeante
Le miracle. Une réalité qui va impressionner sa tribu. Elle est dès lors, pour les Seksawa, inspirée et habitée de Dieu. Ses paroles porteront désormais une sagesse et une vérité divine. Elle poursuit sa vie d’humble amazighe, semblable aux autres femmes, mais instruite d’une croyance islamique profonde. On lui attribuera de multiples dons et au fur et à mesure du temps, elle réussit à avoir une forte influence, à son époque, sur une population de l’Atlas malmenée par le changement de dynastie. Car rappelons-le, en ces temps, où les querelles et disputes entre les clans, les tribus, les hommes, sont fréquentes, elle est crainte par ses congénères, faisant plier le genou à plus d’un groupe ou hommes malintentionnés.
Ce sont tous ces atouts qui ont rapidement fait courir, à l’extérieur de sa vallée natale, les affirmations que Lalla Aziza est véritablement une femme de pouvoir indispensable à la cohabitation des Mérinides avec les Seksawa, à la tête desquels elle a mené une bataille féroce contre les sultans de Marrakech. En effet, le décès d’Abou Inan Faris (1348 - 1358) a marqué une période trouble, où la dynastie montrait les limites de son autorité sur ses propres territoires d’influence, parallèlement aux guerres princières intestines en son sein.
Maintenant en revanche leurs démarches expansionnistes, les Mérinides tentent d’étendre leur pouvoir aux terres des Seksawa, où ils sont confrontés ainsi à Lalla Aziza. Sur place, la résistance arrive même à faire dissuader les soldats envoyés de Marrakech de mener la guerre. Leur dirigeant, Amr Ben Mohamed El Hintati, n’a pu être que conquis par cette aisance si innée à la dirigeante. Cité par Osire Glacier, il a confié cette admiration à Ibn Qunfudh. "J’ai eu un long entretien avec Lalla Aziza. Cette femme est une merveille. Elle répondait à toutes mes questions avant que je ne les pose. Je n’ai donc pas pu lui refuser ce qu’elle me demandait. Je n’ai jamais vu d’arguments plus puissants que ceux qu’elle me présentait", dit-il.
Pourtant, El Hintati répond à Lalla Aziza en tenant bien compte que s’il lui menait une guerre, il en serait le premier perdant. Les deux dirigeants s’accordent ainsi à initier une médiation des deux parts, assurée par le mérinide et par la sainte des Seksawa. Leurs efforts leur font obtenir finalement une réconciliation. Cependant, l’ascendant de Lalla Aziza Seksawiya sur sa tribu gêne de plus en plus le palais royal mérinide, qui l’a accueillie peu avant son décès, dans une tentative de freiner son influence régionale. La légende raconte que les sultans ont été derrière plusieurs tentatives de son assassinat.
Mais Lalla Aziza en est bien consciente. Elle est tellement méfiante qu’elle refuse de se nourrir, par crainte d’être empoisonnée. "Un beau jour, le poison lui est offert par la plus loyale de ses domestiques. Elle comprend alors qu’elle n’a pas le choix", écrit Osire Glacier, signifiant que malgré toutes ses précautions, la dirigeante a fini par être trahie par son entourage le plus proche et ses personnes de confiance. Dans ses dernières volontés, Lalla Aziza a demandé à ce que son corps soit porté par une mule et inhumé à l’endroit où la bête s’arrêtera, ce qui s’est produit une fois dans la vallée des Seksawa. "Six siècles plus tard, le tombeau de Lalla Aziza est encore un lieu de pèlerinage, de prières et de recueillement", conclut Osire Glacier.
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