Société
Le boycott, une "manipulation" ou une réaction "naturelle" à la hausse des prix ?
25/02/2021 - 20:32
Khaoula Benhaddou
Depuis quelques jours. Les réseaux sociaux s’enflamment et les appels au boycott se multiplient. Et pour cause, le prix de l’huile de table a subitement augmenté. Comment expliquer la réaction des internautes ? Quel profil dresse-t-on du consommateur marocain ? Et pourquoi les hashtags font trembler les grandes entreprises ? Les réponses.
« Des entreprises ont ajouté 10 dirhams d’un seul coup sur la bouteille de 5 litres de l’huile végétale. Une augmentation qui tombe au mauvais moment puisque la crise sanitaire a déjà affecté notre pouvoir d’achat. On boycotte ! », martèle un internaute qui se dit « indigné » par la décision des fabricants des huiles végétales d’augmenter le prix de l’huile de table. Cette augmentation estimée à 2 dirhams par litre n’est pas passée inaperçue et a même poussé les internautes à créer des Hashtags pour appeler au boycott d’une seule entreprise qui opère dans le secteur.
Pour apaiser les esprits et éviter une autre campagne de boycott, l’entreprise concernée a été obligée de publier un communiqué pour expliquer la hausse des prix. Celle-ci est, selon le communiqué, le résultat de la flambée des cours des matières premières agricoles.
Or, ce communiqué peine à convaincre la population, ou du moins pour le moment. « Ils trouvent facilement le moyen de justifier l’augmentation des prix. Personne ne pense au citoyen qui se bat pour faire ses courses en pleine crise sanitaire. Nous aussi on est touché par la crise », s’exclame Khalid sur Facebook.
Facebook, un terrain de contestation
Depuis quelques années, les réseaux sociaux constituent un outil important pour exprimer sa colère et se révolter sans sortir de chez soi. « On assiste à une révolution numérique. Les gens ont compris qu’ils peuvent faire pression sans sortir de la maison », explique Mouhcine Benzakour, sociologue. Il ajoute : « Facebook a une renommée mondiale. C’est aussi un moyen d’influence par excellence. Avec un simple j’aime ou un partage, on peut attirer l’attention et créer un vrai mouvement collectif de contestation ».
Pour le sociologue l’appel au boycott est un outil de pression nouveau pour le citoyen marocain. Ses objectifs sont multiples et diffèrent suivant le produit ciblé ou, parfois, les personnes visées. « Nous avons assisté, il y a deux ans, à un grand mouvement de boycott qui a fait chuter les ventes de plusieurs sociétés. Ce mouvement était organisé contre des personnes précises, et pas uniquement contre de simples produits », fait remarquer Mouhcine Benzakour.
« Ne touche pas à mes produits de base ! »
Dans le cas présent, la situation est bien différente étant donné que le mouvement vise un produit de première nécessité. « Le citoyen s’est senti directement touché par cette hausse de prix. L’huile fait partie des produits de première nécessité contrairement à l’eau minérale qui pourrait être remplacée par l’eau du robinet », précise le sociologue qui n’écarte pas une quelconque manipulation. « Il est possible qu’un concurrent soit derrière ce mouvement ! », glisse-t-il. Si les raisons d’être du mouvement vacillent entre manipulation et sentiment d’«injustice » une question mérite d’être posée : quel portrait pourrait-on dresser du consommateur marocain ?
Répondre à cette question ne peut être un simple exercice. Et pour cause, la diversité des profils qui en découlent une diversité des portraits du consommateur marocain. « Il n’y a pas un seul, mais plusieurs consommateurs », fait remarquer le sociologue. Il existe toutefois un point en commun entre la majorité des Marocains. « Dès qu’on touche à la poche du Marocain, il réagit automatiquement sans adhérer à des mouvements structurés », explique-t-il. Il donne ainsi plusieurs exemples tirés de l’histoire, notamment « 3am Siba », « 3am lkilou », ou « 3am lboun » durant lesquels la masse a été touchée par « un sentiment d’injustice » ayant conduit à la genèse d’un mouvement de contestation. Résultat : « depuis l’indépendance, personne n’ose toucher au prix des aliments de base, et ce pour garantir la stabilité sociale du pays», précise notre interlocuteur.
La classe moyenne se révolte !
L’actuel mouvement de contestation est marqué aussi par la forte implication de la classe moyenne. Ce constat est partagé par plusieurs internautes comme Kawtar pour qui cette classe « se retrouve de plus en plus endettée à cause de la cherté de la vie ». Elle s’explique : « Avec mon salaire de 6000 dirhams, je n’arrive plus à joindre les deux bouts. Mon revenu stagne alors que le coût de la vie ne cesse d’augmenter ».
Même son de cloche chez Mouhcine Benzakour pour qui le boycott s’explique par « la dégradation continue du pouvoir d’achat ». Une réalité que le sociologue touche dans plusieurs situations qui concernent essentiellement la classe moyenne. Celle-ci est de plus en plus touchée par la hausse des prix, précise-t-il. « Les gens s’endettent pour acheter une maison, pour inscrire leurs enfants dans des écoles privées ou pour se faire soigner dans des établissements privés. Aujourd’hui, cette classe exprime son ras-le-bol et c’est une réaction normale », conclut notre source.
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