Art & Culture
Na Hong-jin propulse Hope dans une autre galaxie
21/05/2026 - 10:17
Jihane Bougrine
À Cannes, certains films cherchent la consécration par la gravité, d’autres par la démonstration. Hope, lui, avance autrement : comme une déflagration de cinéma qui semble refuser toutes les frontières établies entre genre, grand spectacle, satire, chaos et précision chorégraphique.
Avec cette fresque hallucinée, Na Hong-jin ne signe pas seulement son retour attendu : il livre une œuvre-monstre, au sens le plus noble du terme, un film qui engloutit les formes pour mieux réinventer la sienne.
Dès ses premières séquences, Hope impressionne par une maîtrise presque insolente. Chaque plan paraît pensé comme une architecture de tension, chaque mouvement de caméra comme une impulsion narrative. Là où tant de blockbusters contemporains confondent vitesse et confusion, Na Hong-jin construit au contraire une lisibilité virtuose du chaos. La caméra glisse, encercle, observe, frappe. Elle sait exactement quand accélérer, quand suspendre, quand laisser surgir l’absurde au cœur même de la terreur. Cette précision donne au film une qualité rare : malgré son ampleur spectaculaire, jamais il ne perd le spectateur.
Le chaos comme science exacte
Ce qui sidère dans Hope, c’est sa capacité à conjuguer démesure et contrôle. Le cinéaste coréen orchestre ses séquences comme un horloger paranoïaque. Les scènes d’attaque, de siège ou de panique collective possèdent une fluidité redoutable, où le montage épouse une logique interne implacable. Chaque coupe relance l’espace, chaque rupture de rythme redéfinit les rapports de force. Il y a dans cette mise en scène quelque chose du cinéma coréen dans ce qu’il a produit de plus exaltant : la brutalité nerveuse de The Chaser, l’ironie noire des grandes satires sociales, la précision du polar, la folie du film de monstre mais porté ici vers une modernité formelle qui regarde aussi bien du côté du blockbuster mondial que de la déconstruction de ses codes.
Car Hope est souvent d’une drôlerie féroce. Na Hong-jin comprend une chose essentielle : le grotesque n’annule pas la peur, il la décuple. Dans les ruptures de ton, les emballements absurdes, les réactions humaines face à l’inconcevable, le film retrouve une tradition profondément coréenne, celle d’un cinéma capable de faire coexister la satire, la tragédie et le burlesque sans jamais perdre son centre moral. Là réside aussi sa modernité folle : dans cette liberté absolue de ton, cette manière de ne jamais se soumettre à une seule lecture.
Le casting, impressionnant, nourrit cette mécanique avec une intensité remarquable. Mais au-delà des performances, c’est surtout la direction d’ensemble qui frappe : Na Hong-jin filme ses acteurs comme les particules d’un système en implosion, où chaque trajectoire individuelle participe à une vision plus vaste.
Hope apparaît ainsi comme un hommage vibrant à plusieurs décennies de puissance cinématographique coréenne, tout en refusant la simple nostalgie. Le film connaît ses héritages, mais il les projette ailleurs, dans une forme mutante, hybride, mondialisée sans être dénaturée. Là où beaucoup de cinéastes citent, Na Hong-jin transforme.
Avec Hope, la compétition cannoise accueille un film total : spectaculaire mais jamais vide, drôle sans cynisme, monstrueux sans perdre son humanité, d’une maîtrise technique sidérante sans sacrifier l’instinct. Un cinéma de précision extrême, oui, mais surtout un cinéma vivant, imprévisible, libre. En un mot : colossal.
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