Art & Culture
Cannes 2026: “We are aliens”, l’enfance comme champ de bataille
14/05/2026 - 23:02
Jihane Bougrine
À la Quinzaine des Cinéastes, parmi les découvertes qui surgissent sans prévenir pour rappeler que le cinéma peut encore déplacer ses formes, We Are Aliens de Kohei Kadowaki s’impose comme l’une des secousses les plus inattendues de cette édition. Premier long métrage d’un cinéaste japonais jusqu’ici davantage associé aux territoires de l’expérimentation visuelle, le film frappe d’abord par une évidence rare : celle d’une maîtrise presque déconcertante pour une première œuvre, capable de conjuguer ambition plastique et violence émotionnelle.
Sous ses dehors de récit adolescent, We Are Aliens explore en réalité quelque chose de bien plus sombre : la brutalité sociale de l’enfance, la cruauté scolaire, et la manière dont une blessure, parfois infime en apparence, peut contaminer toute une existence. Kadowaki filme l’école non comme un simple décor d’apprentissage, mais comme un laboratoire de hiérarchies, d’humiliations et de silences, où se forgent des traumatismes durables. Le Japon qu’il dépeint est précis, rigide, traversé par une dureté sociale sourde, mais la force du film tient justement à sa portée universelle. Ce qu’il raconte de la honte, de l’exclusion et de la violence ordinaire dépasse largement ses frontières culturelles.
Là où le film impressionne particulièrement, c’est dans son langage formel. Loin des conventions de l’animation japonaise mainstream, We Are Aliens déploie une esthétique hybride, mouvante, parfois hallucinée, mêlant différentes textures visuelles dans une composition sensorielle qui épouse les fractures psychiques de ses personnages. Kohei Kadowaki ne cherche pas la joliesse : il fabrique une instabilité. Son animation devient matière traumatique, territoire mental, traduction directe du chaos intérieur. Par moments, cette virtuosité peut sembler presque excessive, comme si le film risquait l’asphyxie sous sa propre puissance esthétique. Mais même dans ses débordements, il conserve quelque chose de rare : une vision.
Cette radicalité formelle rappelle que l’animation peut être un outil de mise en scène adulte, politique même, lorsqu’elle cesse d’être un genre pour redevenir un langage. En cela, We Are Aliens rejoint une tradition de cinéma où l’enfance n’est jamais idéalisée, mais observée comme le premier théâtre de la violence sociale.
À Cannes, où les premiers films cherchent souvent leur équilibre, Kohei Kadowaki arrive avec une proposition déjà pleinement constituée, inconfortable, dure, mais d’une maturité saisissante. We Are Aliens n’est pas un film aimable. C’est mieux que cela : c’est une œuvre qui secoue, qui dérange, et qui rappelle que certaines blessures d’enfance ne disparaissent jamais vraiment, elles changent simplement de forme. Dans ce cas précis, elles deviennent cinéma.
Articles en relations
Art & Culture
Art & Culture
Art & Culture
Art & Culture