Art & Culture
Peter Jackson relance Tintin à Cannes
13/05/2026 - 17:33
Jihane Bougrine
À Cannes, Peter Jackson n’est pas seulement venu recevoir une Palme d’or d’honneur. Il est arrivé comme un cinéaste qu’on croyait parfois absorbé par sa propre légende, avant de rappeler, avec humour, autodérision et une énergie presque juvénile, qu’il restait un homme de projets.
Lors de son long rendez-vous public, entre souvenirs de Bad Taste, confidences sur Le Seigneur des Anneaux et défense nuancée de l’intelligence artificielle, une annonce a particulièrement électrisé la Croisette : oui, le second Tintin existe encore. Mieux, Jackson l’écrit enfin. Quinze ans après la promesse initiale.
Dans une masterclass aussi dense que généreuse, le réalisateur néo-zélandais a offert bien plus qu’un simple exercice nostalgique. Derrière la stature du titan hollywoodien, Cannes a retrouvé un artisan. Celui qui, depuis ses débuts gore et bricolés en Nouvelle-Zélande, n’a jamais cessé de défendre un cinéma de fabrication, de système D, de croyance absolue dans l’image. « Le meilleur chemin pour un jeune cinéaste sans argent, c’est l’horreur », a-t-il lancé, rappelant que ses premières armes furent celles du chaos, du slapstick et du mauvais goût sublimé. Une profession de foi qui éclaire toute son œuvre : chez Jackson, même l’excès le plus grotesque cache déjà une obsession de mise en scène.
Tintin, quinze ans de retard et un aveu très cannois
Mais c’est évidemment Tintin qui a cristallisé l’attention. Depuis Les Aventures de Tintin : Le Secret de La Licorne en 2011, réalisé par Steven Spielberg et pensé dès l’origine comme le premier volet d’un diptyque où Jackson devait prendre le relais, le projet semblait condamné aux limbes industrielles. Cannes 2026 change la donne. Jackson a raconté, avec son sens de l’autodérision, avoir travaillé sur le script… le matin même, dans sa chambre d’hôtel, avant de monter sur scène. « Spielberg a fait son film, et moi j’ai quinze ans de retard », a-t-il plaisanté. Plus qu’une boutade, cette phrase dit quelque chose de fondamental : Jackson semble vouloir solder une dette artistique. Non pas simplement livrer une suite, mais honorer un pacte ancien entre deux conteurs géants du cinéma populaire.
Le plus intéressant reste peut-être que ce nouveau film ne reprendra pas directement là où Le Secret de La Licorne s’arrêtait. Jackson a évoqué un scénario indépendant, sans préciser encore quelle matière hergéenne il adaptera. Ce choix suggère moins une logique de franchise qu’un désir de réinvention. Une manière de revenir à Tintin non comme produit, mais comme terrain de jeu cinématographique.
L’après Terre du Milieu : un cinéaste en quête de redéfinition
Cette annonce intervient dans un moment singulier de sa carrière. Depuis Le Hobbit : La Bataille des Cinq Armées en 2014, Jackson s’est largement éloigné de la fiction pure, préférant le documentaire de mémoire (They Shall Not Grow Old, The Beatles: Get Back) et les restaurations patrimoniales. Ce détour n’était pas une retraite, mais une reconfiguration. Son rapport à l’archive, à la technologie, à la résurrection numérique nourrit désormais sa vision du cinéma. Son discours sur l’IA à Cannes s’inscrit dans cette continuité : pas un rejet réflexe, mais une acceptation conditionnée à l’éthique et au respect des droits. Chez lui, la technique reste toujours au service de la transmission.
C’est là que Tintin devient fascinant. Parce qu’il pourrait être le point de jonction parfait entre le Jackson de Weta Digital, pionnier de la performance capture, et le Jackson plus récent, hanté par la mémoire, la fidélité et la réinterprétation du patrimoine.
Peter Jackson, ou la revanche du cinéma populaire
Il y avait quelque chose de profondément cannois dans cette rencontre : voir un auteur du blockbuster réhabilité non pour sa seule puissance industrielle, mais pour sa cohérence de cinéaste. Jackson a rappelé que derrière les milliards du box-office se cache un metteur en scène façonné par le bricolage, Buster Keaton, King Kong et les rêves d’enfant. Son émotion la plus sincère n’est d’ailleurs pas allée vers Le Seigneur des Anneaux, qu’il sait être son monument historique, mais vers King Kong, son film le plus intime, celui qui relie directement le petit garçon néo-zélandais fasciné par le classique de 1933 au cinéaste devenu maître du spectaculaire.
À 64 ans, Peter Jackson apparaît moins comme un monument figé que comme un créateur en boucle, revenant toujours à ses obsessions premières : l’aventure, la technologie, la mémoire, le merveilleux. Et dans ce grand mouvement circulaire, voir Tintin réapparaître n’a rien d’anecdotique. C’est peut-être, enfin, le retour d’un rêve suspendu.
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