Art & Culture
Cannes 2026: un jury sous tension politique, entre Gaza, IA et éclats de rire
12/05/2026 - 17:08
Jihane Bougrine
Rarement la traditionnelle conférence de presse du jury cannois aura donné le ton aussi clairement dès ses premières minutes. À quelques heures de l’ouverture officielle de la 79e édition, le jury présidé par Park Chan-wook a imposé une ligne de force nette": cette année, à Cannes, impossible de dissocier cinéma, conscience politique et regard sur le monde.
Dans une salle attentive, c’est le scénariste britannique Paul Laverty, compagnon de route de Ken Loach, qui a immédiatement déplacé la conférence du terrain protocolaire vers celui du politique frontal. En évoquant "le génocide" et "ce qui se passe à Gaza", il a rappelé que le Festival, malgré ses ors, n’échappe ni aux drames contemporains ni aux fractures idéologiques qui traversent l’industrie culturelle mondiale.
Park Chan-wook, dont la présidence est particulièrement scrutée tant elle promet un palmarès exigeant, a répondu avec nuance mais fermeté. Pour le cinéaste sud-coréen, art et politique ne sauraient être pensés comme deux sphères opposées. Refusant à la fois la neutralité naïve et la propagande, il a défendu une vision du cinéma où l’engagement peut coexister avec des formes plus implicites. Une manière de rappeler qu’un film peut être politique dans son sujet, mais aussi dans son regard, sa mise en scène ou ses silences.
Paul Laverty a prolongé cette pensée avec la radicalité qu’on lui connaît: selon lui, la politique traverse tout, de la comédie à la tragédie, de nos plaisanteries à nos structures sociales. Elle est, a-t-il résumé, "comme l’air que nous respirons". Isaac de Bankolé a, lui, ramené le débat à l’étymologie même du mot politique, rappelant sa racine liée aux "affaires du peuple", avant de lancer une formule qui a marqué la salle: un cinéma qui ne parlerait pas du peuple cesserait d’être profondément humain.
L’innocence du spectateur, la rigueur de l’expert
L’un des moments les plus révélateurs de la conférence fut sans doute lorsque Park Chan-wook fut interrogé sur sa manière de regarder les films en compétition. Sa réponse éclaire déjà sa méthode de président: il affirme conserver, face à l’écran, le regard innocent du spectateur, capable d’émotion première, mais redevenir un expert lorsqu’il entre dans le temps du jugement et des délibérations. Une double posture précieuse, presque idéale, entre abandon sensible et analyse cinéphile. Cette déclaration pourrait bien résumer l’équilibre que cherchera ce jury: préserver l’évidence émotionnelle sans renoncer à l’exigence formelle.
Très attendue, Demi Moore a choisi une ligne à la fois personnelle et politique. Revenant avec humour sur l’impact cannois de The Substance, elle a aussi livré une position claire sur l’intelligence artificielle: l’art, selon elle, naît de l’âme et ne saurait être reproduit mécaniquement. Derrière cette déclaration, une défense de la création humaine face aux inquiétudes croissantes sur l’automatisation culturelle.
Laverty, lui, a aussitôt déplacé la discussion vers les rapports de pouvoir, dénonçant les élites technologiques qui façonnent l’IA depuis des positions de domination économique. Dans cette conférence dense, Stellan Skarsgård a offert l’une des respirations les plus savoureuses. Interrogé sur sa réaction en apprenant sa nomination, l’acteur suédois a simplement répondu: "Enfin!", avant d’ajouter qu’il craignait de mourir avant d’être appelé à cet honneur. Une saillie drôle, élégante, qui a détendu une salle parfois électrisée par la gravité des échanges.
Plus qu’une simple conférence inaugurale, cette rencontre a révélé les lignes de fracture et les ambitions symboliques de cette 79e édition. Entre humour, conscience politique, défense de la liberté d’expression et interrogations sur l’avenir technologique, le jury 2026 semble déjà poser Cannes comme un espace où le cinéma ne se contente pas de divertir ou de sacrer, mais interroge le monde.
Sous les flashs et les tapis rouges, la politique s’est invitée d’emblée à la table du plus grand festival du monde. Et cette année, le jury ne semble pas décidé à l’en exclure.
Articles en relations
Art & Culture
Art & Culture
Art & Culture
Art & Culture