Economie
Oignon espagnol: pourquoi l’importé s’impose dans les souks marocains malgré une qualité contestée
26/03/2026 - 15:24
Khaoula Benhaddou
Inondations, problèmes de stockage, produits périssables… La filière oignon traverse une zone de turbulences. Dans ce contexte, l’arrivée massive de produits importés rebat les cartes sur les marchés.
Dans les souks marocains, l’oignon importé, notamment espagnol, s’impose sur les étals, parfois au détriment du produit local, pourtant réputé par sa qualité. Derrière cette situation se cachent des facteurs multiples, allant des aléas climatiques aux dysfonctionnements de la chaîne d’approvisionnement.
Dans un des marchés populaires de la métropole, le prix de l’oignon varie, ce jeudi 26 mars, entre 15 et 16 dirhams le kilogramme. Malgré le prix élevé, la qualité laisse à désirer selon les consommateurs qui constatent une détérioration du produit qui a atteint l'étape de la germination, ce qui reflète l'effet des conditions de stockage et de la durée de son exposition sur les marchés.
Pour Abdennabi Zirari, président de l’association des producteurs d’oignons d’El Hajeb, plusieurs éléments expliquent ce problème. "Les inondations dans la région du Gharb, les épisodes de sécheresse et les pertes liées au stockage ont fortement impacté la production", explique-t-il.
À ces contraintes climatiques s’ajoutent des pratiques agricoles perfectibles. Selon lui, certains agriculteurs ne prennent pas suffisamment en compte la nature des sols. "Il faut analyser les terres et adapter les cultures. L’utilisation d’engrais non adaptés peut également détruire une partie des récoltes", souligne-t-il.
Malgré ces difficultés, certaines zones comme Aïn Karma ou encore la région des Chiadma continuent d’alimenter les marchés, mais les volumes restent insuffisants pour couvrir la demande nationale.
Zirari se veut toutefois rassurant: "La situation devrait s’améliorer d’ici le mois de mai, avec l’arrivée de nouvelles récoltes."
Le rôle clé du stockage… et ses limites
Au cœur du problème se trouve également la question du stockage. Comme l’explique Jaafar Essabane, directeur du marché de gros des fruits et légumes de Casablanca, il est essentiel de distinguer deux types d’oignons présents sur le marché: l’oignon sec et l’oignon frais.
"L’oignon sec est récolté en été, entre juillet et août. Ce que nous trouvons actuellement sur le marché provient du stockage, soit en chambres froides, soit dans des conditions traditionnelles", précise-t-il.
Or, cette conservation a un coût sans oublier que les conditions ne sont pas souvent favorables et entraînent d’importantes pertes. "Près de 40% des quantités stockées se détériorent, ce qui réduit l’offre et impacte directement les prix", ajoute-t-il.
Résultat: le prix de gros est passé de 3,50 dirhams le kilo en août à 9 ou 10 dirhams actuellement. Une hausse que le responsable attribue à plusieurs facteurs: coûts de stockage, pertes, mais aussi forte demande, notamment durant le mois de Ramadan et la période de l’Aïd.
L’importation comme variable d’ajustement
Face à cette tension sur l’offre locale, les importations se sont imposées comme une solution de régulation. Des oignons en provenance d’Espagne, mais aussi des Pays-Bas, d’Égypte ou de Turquie, ont ainsi fait leur entrée sur le marché marocain.
"Ces importations ont permis de maintenir une certaine stabilité des prix et d’éviter une flambée plus importante de l’oignon sec local", explique Essabane. Au niveau du gros, l’oignon importé se négocie entre 6,5 et 8 dirhams le kilo, soit souvent moins cher que le produit local stocké.
Une situation qui favorise mécaniquement sa présence sur les étals, même si sa qualité est jugée inférieure par de nombreux consommateurs.
Des marges importantes au détail
Mais le prix au marché de gros ne reflète pas toujours celui payé par le consommateur final. En cause: les marges appliquées par les détaillants.
"Certains vendeurs peuvent appliquer des marges dépassant 50%", déplore Essabane. Un produit acheté à 10 dirhams peut ainsi être revendu à 15 dirhams, voire plus, selon le quartier.
"Contrairement aux fausses idées véhiculés, Il n’y a pas de monopole. Le marché du gros reste le seul lieu de fixation et de confrontation réelle entre l’offre et la demande. S’ils ne vendent pas, le produit sera détruit vu qu’il est périssable. Mais au détail, il y a d’autres standards, et les pratiques diffèrent malheureusement selon les points de vente. À Casablanca, les prix peuvent varier sensiblement entre des zones comme Maarif ou Anfa et des quartiers populaires", précise-t-il.
Oignon frais: une alternative de substitution
Dans ce contexte, l’oignon frais, appelé localement "kheddaria", joue un rôle de produit de substitution. Moins cher — entre 3,5 et 4,5 dirhams au kilo au gros — il reste toutefois moins prisé en raison de sa qualité différente. "Certes ce produit est disponible sur le marché et se vend moins cher que l’oignon sec mais il n’est pas très prisé par les consommateurs. C’est un produit qui ne s’adapte pas souvent aux plats marocains."
Vers une accalmie des prix?
Après une période de tension marquée, notamment durant l' Aïd, les indicateurs commencent à s’améliorer. "Nous sommes passés de 80 camions à plus de 600 approvisionnant le marché. Aujourd’hui, nous fonctionnons à environ 80% de notre capacité", indique Essabane.
Une dynamique qui devrait se renforcer dans les prochains jours. "À partir de samedi, l’offre sera abondante et les prix devraient baisser", assure-t-il.
Au final, la domination de l’oignon importé dans les souks marocains ne relève pas d’un simple choix des consommateurs, mais d’un équilibre fragile entre production locale insuffisante, contraintes logistiques et mécanismes de marché. Une situation qui rappelle, une fois de plus, les défis structurels auxquels est confrontée l’agriculture marocaine.
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