Société
Patients "difficiles": quels défis pour les médecins?
20/03/2026 - 22:05
Malak Zougagh
Dans le parcours de soins, la qualité de la relation entre le patient et le médecin joue un rôle déterminant. Manque de confiance, automédication ou informations incomplètes peuvent compliquer la prise en charge et influencer l’efficacité du traitement. Un médecin revient sur les défis que posent certains comportements de patients et sur l’importance d’un dialogue constructif.
Fatima-Ezzahra Akhatar, médecin résidente en radiologie au CHU Mohamed VI de Marrakech, explique à SNRTnews les différents aspects de la relation médecin-patient et l'importance de nouer une relation de confiance entre les deux parties .
Quels comportements ou attitudes chez certains patients peuvent rendre la prise en charge plus compliquée pour un médecin ?
La relation patient-médecin est capitale pour l'adhérence aux soins, et elle joue un rôle décisif dans le rendement du traitement et parfois même dans la rapidité des résultats. De ce fait, il doit y avoir une grande part de confiance et de transparence entre le patient et son médecin; des attitudes comme le manque de confiance de la part du patient qui part voir plusieurs médecins en même temps pour la même symptomatologie, ou qui cherche sur internet des potions magiques pour sa pathologie en remettant en question systématiquement la prescription de son médecin, peuvent s'avérer délétères pour son parcours thérapeutique. Aussi, certains patients tendent parfois à cacher certaines informations à leur médecin, soit par peur, soit pour des raisons sociales parfois, soit simplement par oubli des fois, ce qui rend la tâche plus difficile au médecin.
Je n'oublierai pas de citer également le manque d'adhésion aux traitements, surtout dans notre contexte marocain où le patient adore mélanger plusieurs médicaments, modifier les doses et parfois arrêter carrément le traitement dès que les symptômes commencent à diminuer.
Selon votre expérience, quelles sont les raisons qui peuvent expliquer l’indocilité ou la méfiance de certains patients: anxiété, manque d’information, expériences médicales négatives?
À vrai dire, c'est tout un contexte et l'étiologie derrière est multifactorielle. Déjà, le patient vient avec beaucoup d'idées pré-reçues de la famille, des amis et des connaissances; et dans l'aire du digital et de l'intelligence artificielle, le patient fait constamment ses recherches et vient avec des idées fixes en tête (le plus souvent négatives) qu'il est parfois difficile de changer. C'est bien de se renseigner et de poser des questions, mais il faut savoir qu'il n'y a pas de "profil standard" de maladie; chaque patient est un cas à part, et c'est au médecin de raisonner en fonction du cas.
Je ne cacherai pas que le comportement du médecin est aussi un facteur, certains ne communiquent pas l'information au patient comme il le faut, comme on a dit chaque patient est unique, et il faut savoir parler son langage et lui expliquer de la manière la plus simple tout en restant empathique.
En quoi ces situations peuvent-elles influencer le déroulement de la consultation ou la prise de décision médicale?
Bien sûr que ça a un impact majeur. Il faut savoir que l'anamnèse ou l'interrogatoire est un temps capital de la consultation qui permet au médecin de poser le bon diagnostic, quand on est devant un patient méfiant, froid, qui n'accepte pas facilement de répondre ou de respecter les directives de son médecin ça rend la tâche très difficile, y en a ceux qui refusent parfois des examens complémentaires, ou refusent le traitement carrément. Résultat: un temps de consultation plus long, une atmosphère de conflit et un médecin contraint à proposer des alternatives, à alléger ou à "négocier" le traitement, ce qui n'est pas toujours la meilleure option pour soigner. Les résultats ne seront alors pas satisfaisants ni pour le patient ni pour le médecin, et ça va amplifier encore plus ce ressenti de "non-confiance" chez le patient qui va rentrer dans un cercle vicieux.
Existe-t-il un risque que certains patients soient moins bien soignés ou moins écoutés lorsqu’ils sont perçus comme "difficiles"?
Moins bien soignés, oui, et ça va de soi. Un patient perçu comme "difficile" limitera la qualité de son traitement soit en orientant incorrectement le raisonnement diagnostique de son médecin, soit en compliquant la stratégie thérapeutique.
Il faut savoir que les études scientifiques prouvent aujourd'hui l'impact de l'adhésion du patient au traitement sur la réponse thérapeutique à travers les effets placebo et nocebo. L’effet placebo, c'est l'amélioration des symptômes liée aux attentes positives du patient vis-à-vis du traitement, indépendamment de son action pharmacologique réelle. Nous avons eu des cas de patients qui ont été déclarés guéris de cancers, simplement en croyant qu'un traitement, pharmacologiquement inactif sur la maladie, "va avoir un impact".
À l’inverse, l’effet nocebo se manifeste par l’apparition ou l’aggravation de symptômes en raison d’attentes négatives ou d’une méfiance envers le traitement. Ainsi, chez un patient peu adhérent ou sceptique, les attentes négatives peuvent favoriser un effet nocebo, réduire l’efficacité perçue du traitement et compromettre les résultats de la prise en charge.
Néanmoins, ces patients ne doivent pas être moins écoutés; au contraire, le médecin est dans l'obligation d'écouter son patient, et dans ce cas plus activement, pour essayer de rassurer au maximum ses craintes.
La formation médicale prépare-t-elle suffisamment les praticiens à gérer les tensions ou les conflits avec les patients?
À vrai dire, lors de nos années d'études médicales, nous avons toujours eu des cours théoriques et des formations pratiques avec des séances de simulation des situations de la vraie vie pour apprendre à gérer la relation médecin-patient, surtout quand elle est conflictuelle, de telle façon à rester empathique et respectueux avec le patient, mais sans trop laisser cela se répercuter sur les émotions du médecin lui-même.
Mais personnellement, je trouve que la bonne gestion s'apprend petit à petit à travers les confrontations et les situations de la vie quotidienne que nous vivons chaque jours auprès de nos patients, durant les stages au CHU et aux hôpitaux périphériques, nous avons la chance de croiser différents profils de patients, du coup, on affine petit à petit nos attitudes, et on apprend même parfois des astuces afin de pouvoir communiquer avec tout le monde, et apporter la meilleure prise en charge du mieux qu'on peut.
Que peuvent faire les patients eux-mêmes pour faciliter le dialogue avec leur médecin, même lorsqu’ils ont des inquiétudes ou des désaccords ?
Je pense que le patient doit commencer par renouer les liens de confiance avec son médecin. Ce dernier est là pour l'écouter et le soigner de la meilleure manière possible, et il n'a en aucun cas l'intention de nuire à son patient.
La maladie de soi ou d'un proche est une expérience désagréable, certes, qui peut induire des sentiments d'inquiétude, d'anxiété, de tristesse et de colère parfois, avec beaucoup de doutes et de questionnements; mais il ne faut pas laisser ses sentiments prendre le dessus jusqu'à tomber dans l'irrespect et l'agressivité.
Il faut savoir écouter son médecin, adhérer au traitement et avoir la patience d'attendre le résultat, résultat qui peut être positif comme il peut être négatif ou neutre. Cela ne doit pas remettre en question la compétence du médecin qui est tenu à un devoir de moyens et non à un devoir de résultat.
Le désaccord est possible et même fréquent, mais il faut toujours revenir à son médecin, poser ses questions, demander les clarifications autant qu'on veut et communiquer son inquiétude, demander les différentes options thérapeutiques; tout cela afin de sortir avec une décision médicale partagée.
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