Société
Pourquoi les jeunes médecins boudent le secteur public?
10/10/2025 - 09:05
Khaoula Benhaddou
Au Maroc, le manque de médecins dans les hôpitaux publics s’impose comme l’un des défis majeurs du système de santé. Alors que la demande de soins augmente, notamment dans les zones rurales et les petites villes, les établissements publics peinent à recruter et à retenir suffisamment de professionnels de santé. Une pénurie qui compromet l’accès aux soins et met en lumière les limites d’un modèle de gestion.
Le Maroc compte, selon les derniers chiffres du ministère de la Santé et de la Protection Sociale datant de 2024, 15.452 médecins, dont 3.388 généralistes et 11.125 spécialistes travaillant dans le secteur public, contre 5.978 médecins généralistes et 11.235 spécialistes dans le secteur privé. La plupart de ces médecins sont concentrés dans les grandes villes.
Le ratio national est d’environ 8 médecins pour 10.000 habitants, bien loin de la moyenne recommandée par l’Organisation mondiale de la santé (OMS), fixée à 23 pour 10.000 habitants.
Dans certaines régions, la situation est encore plus préoccupante: des hôpitaux fonctionnent avec un effectif minimal, tandis que des centres de santé ferment temporairement faute de personnel médical.
Les causes d’une crise structurelle
Plusieurs facteurs expliquent cette pénurie. D’abord, la fuite des compétences vers le secteur privé ou vers l’étranger. Chaque année, des centaines de médecins marocains choisissent de s’installer en Europe, attirés par de meilleures conditions de travail et des salaires plus compétitifs.
Mountadar Alaoui, secrétaire générale du Syndicat indépendant des médecins du secteur public, résume le problème; "La pénurie de médecins existe depuis des années et nous avons tiré à plusieurs reprises la sonnette d’alarme. Ce problème n’est pas prêt de se résoudre à court terme. D’ailleurs, même le ministre de la Santé et de la Protection sociale a précisé dans une de ses dernières déclarations que la différence des salaires et des conditions de travail entre le système public et privé est énorme. Je pense que c’est tout à fait normal et logique que ces jeunes ambitionnent d’améliorer leur niveau de vie."
Et de poursuivre: "Les médecins sont engagés et ont fait preuve de passion et de patience à plusieurs reprises, notamment durant la crise du Covid, du séisme et bien d’autres. Mais les jeunes ont des ambitions et des rêves: ils veulent améliorer le secteur, travailler dans des conditions favorables et offrir des soins convenables aux citoyens. Cela ne peut se réaliser avec un manque affreux d’infrastructures mais aussi de rémunérations adéquates. Lorsqu’un médecin souhaite une mutation, il devrait pouvoir en bénéficier, surtout après avoir passé des années dans des régions éloignées. Or, dans le secteur public, cette possibilité est souvent absente, surtout au début de la carrière. On les laisse dans des établissements sanitaires qui manquent cruellement de matériel. Sans oublier qu’il n’y a pas de motivation sur le plan salarial. C’est ce qui pousse justement ces jeunes à quitter le pays. Les salaires ont certes connu une petite amélioration, mais ce n’est pas suffisant, surtout en comparaison avec le privé."
Ce n’est pas tout, le syndicaliste souligne que "Les nouveaux lauréats voient ce qui se passe, et pour cela, ils refusent de passer le concours de recrutement annuel d’accès à la fonction publique et préfèrent partir à l’étranger."
Des conditions de travail dissuasives
Les conditions de travail dans le public sont souvent difficiles: surcharge, manque d’équipements, infrastructures vétustes et absence de perspectives de carrière motivantes. Ces réalités découragent nombre de jeunes diplômés à rejoindre le secteur public.
Aya, jeune diplômée en médecine, en témoigne: "Je rêve de servir mon pays et de travailler dans le secteur public pour soigner les populations vulnérables. Mais d’après les stages que j’ai réalisés et les missions de bénévolat que j’ai effectuées, il est difficile de s’engager à long terme dans le secteur public faute de moyens et d’infrastructures. Oui, je veux servir mon pays, mais si je me présente à l’hôpital ou au centre de santé alors que je manque d’outils basiques, je ne servirai à rien", explique la jeune médecin avec beaucoup de frustration.
Comme elle, une autre jeune médecin, souhaitant garder l’anonymat, exprime avec déception les conditions de travail dans le secteur: "La nouvelle génération de médecins veut servir son pays et travailler dans le secteur public. À la différence de 2015, beaucoup de jeunes médecins, pharmaciens et dentistes ont accepté de remplacer le bénévolat par des contrats avec l’État. Cela prouve qu’on veut travailler dans le secteur public. Mais la structure sanitaire au Maroc est très faible. Même si on veut travailler, on ne trouve pas les moyens nécessaires. Et au final, on est pointé du doigt et on nous accuse de vouloir quitter notre pays ou gagner notre vie dans le secteur privé, alors qu’on fuit des conditions lamentables de travail".
Et d’ajouter: "J’ai travaillé dans plusieurs services et j’ai compris que nous manquons cruellement d’infrastructures. Certes, beaucoup d’efforts ont été réalisés et le budget de la santé a été augmenté, plusieurs hôpitaux ont été construits mais sur le terrain, la réalité est toute autre".
Rémunération et motivation
Outre le manque d’infrastructures, les jeunes médecins pointent du doigt la faible rémunération; "Pour les personnes qui travaillent dans des régions éloignées, ils sont payés avec l’indice 509, soit environ 13.000 dirhams. Mais croyez-moi, c’est très peu, vu les conditions défavorables, surtout en l’absence de maison de fonction, de matériel et parfois même de routes pour accéder au village. Ce n’est quand même pas encourageant".
Et d’expliquer: "Le ministère a promis d’améliorer les conditions de travail, notamment avec le paiement par acte, mais ça n’a toujours pas été fait. Pire encore, le ministère souhaite augmenter les effectifs mais je me demande comment peut-on augmenter le nombre d’étudiants alors qu’ils n’ont même pas de structures sanitaires pour passer leurs stages? Comment vont-ils apprendre? Au lieu d’augmenter le nombre d’étudiants ou de médecins, il faut d’abord réussir à les garder".
Une bataille de longue haleine
Malgré les efforts fournis dans le secteur de la santé, les spécialistes restent prudents. La pénurie de médecins reflète avant tout un déséquilibre structurel entre formation, rémunération et valorisation du personnel.
En effet, sans médecins motivés et bien formés, l’objectif d’un système de santé équitable et accessible pour tous restera difficile à atteindre.
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