Art & Culture
"Sans visage" de Mariam Ait Belhoucine: Les laissés pour compte de la mondialisation
23/06/2026 - 10:02
Mohammed Bakrim
Pour son premier long métrage de fiction, Sans visage (à partir d’un script de l’écrivain, sociologue Othmane Acheqra), Mariam Ait Belhoucine, universitaire, productrice, réalisatrice, a choisi de braquer sa caméra vers un lieu insolite, le dépôt de ferrailles qui n’est pas présenté comme « un cimetière » des véhicules mais comme un refuge des exclus de la « ville » : migrants (subsahariens et syriens), musiciens refoulés, autour d’un personnage central, un ancien militant rentré au pays après une phase de désenchantement en Europe.
Le récit offre une double ouverture : les premiers plans sont ceux de deux enfants (un garçon, une fille) tentant de remplir des cases (belle métaphore du programme narratif du film), et une seconde ouverture qui est une belle trouvaille dramaturgique : une porte qui s’ouvre pour accueillir le récepteur avec un regard caméra du personnage principal "baba Marx" (feu Choubi en l’occurrence). Cette séquence annonce la couleur, à savoir le choix de poser un regard "sans tapage" sur la marge, tout en y mêlant une critique sociale subtile et qui s’inscrit dans la perspective d’une œuvre à la fois intime et humaine (la scène de la naissance du bébé du couple subsaharien).
Le cinéma marocain a cruellement besoin de ce genre de récits qui humanisent les "laissés-pour-compte" de la mondialisation, loin des clichés misérabilistes. Le film se distingue d’emblée par le choix de l'arène (Le dépôt de ferraille) ; c’est une excellente idée de décor (un clin d’œil au cinéaste Kamal Kamal et son excellent film La symphonie marocaine ?). La ferraille évoque ce que la société rejette, recycle ou abandonne. Que des humains exclus y trouvent refuge et y tissent des liens crée une métaphore visuelle et narrative puissante.
Et puis il y a la figure de "Baba Marx". Ce personnage de vieux militant fait le pont entre les utopies politiques du passé (les luttes de gauche, l'expérience de l'immigration en France) et les réalités migratoires actuelles. C'est le cœur bienveillant du récit. Détail révélateur : il boite ! En fait, c’est une contrainte qui dicte toute la mise en scène et la gestion de l'espace. Le handicap de Baba Marx impose un tempo unique au récit. C'est le rythme de l'ancien monde, ralenti, qui refuse de s'aligner sur la vitesse frénétique de la mondialisation qui a rejeté les migrants et les musiciens.
Mais tout le film se présente aujourd’hui comme un hommage à Mohamed Choubi, dédié à la mémoire de ce grand comédien, ce qui donne une charge émotionnelle encore plus forte au récit. Cet hommage inscrit d'emblée le film dans une filiation de cinéma d'art, engagé et profondément humain.
D’un point de vue cinéphilique, le style choisi par Ait Bel Houcine me fait beaucoup penser au cinéma de mon cinéaste fétiche, Aki Kaurismäki, pour la poésie des marginaux et des lieux insolites ; ou aux frères Dardenne (pour l'empathie envers les opprimés), mais ancré dans les réalités et les lumières de Marrakech, du Maroc.
En refusant le spectaculaire, Mariam Ait Belhoucine a transformé ce dépôt de ferraille en un "non-lieu" de la mondialisation qui devient, par la force du cadre et de la lumière, le seul endroit authentiquement humain de la ville.
Les laissés-pour-compte ont fini par avoir un visage… et leur propre fête !
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