Politique
Sport et élections: Comment les stades marocains peuvent-ils ramener les jeunes vers la politique?
20/04/2026 - 11:32
Reda Zarrouk
Dans un pays où les jeunes représentent plus d’un tiers de la population, l’équation de la participation politique reste l’un des défis les plus complexes auxquels le Maroc est confronté.
Entre l’enthousiasme et le tumulte des tribunes et la froideur des urnes, un paradoxe s’impose avec insistance: comment transformer la passion sportive dévorante en une force motrice pour l’engagement dans l’action politique?
La question n’est pas nouvelle, mais elle revêt aujourd’hui une actualité particulière, face au recul des taux de participation des jeunes aux échéances électorales, en contraste avec leur présence croissante et marquante dans les espaces sportifs, en tant que supporters ou pratiquants.
Des chiffres inquiétants et des jeunes hors du jeu politique
Les résultats des élections législatives de 2021 au Maroc ont montré que le taux de participation globale a atteint environ 50%, mais la catégorie des jeunes (18-35 ans) est restée la moins encline à se rendre aux urnes, selon les données et rapports publiés par le Haut-Commissariat au Plan (HCP).
Dans son rapport sur "Jeunesse et participation citoyenne" en 2022, le HCP a noté qu’une part importante des jeunes exprime une faible confiance envers l’action politique et les institutions élues, face à un intérêt plus marqué pour les activités culturelles et sportives.
Cette contradiction ouvre la porte à une question essentielle: peut-on investir le domaine dans lequel les jeunes ont le plus confiance, à savoir le sport, pour les reconnecter à l’action politique?
Le sport comme porte d’entrée pour former le citoyen avant l’électeur
Dans une étude scientifique publiée en 2024 sur la plateforme du National Center for Biotechnology Information (NCBI), intitulée "Participation sportive des jeunes et engagement civique", les chercheurs ont conclu que les jeunes qui participaient régulièrement à des activités sportives organisées étaient 20% plus susceptibles de s’engager dans des activités civiques et politiques que les autres.
Un rapport publié en 2023 par la Commission européenne, sur "Le sport et la citoyenneté active", a également indiqué que les clubs sportifs constituent des espaces idéaux pour inculquer des valeurs comme la participation, le travail collectif et la responsabilité, des valeurs et principes directement liés au comportement électoral.
Une étude récente publiée en 2025 dans la revue Scientific Reports de Nature Publishing Group a toutefois mis en garde: le sport seul ne suffit pas, car son impact sur la participation politique reste limité s’il n’est pas accompagné de programmes d’encadrement civique et de sensibilisation.
Dans ce cadre, Aziz Daouda, ancien directeur technique de la Fédération Royale Marocaine d’Athlétisme, a affirmé que le sport est lié à la politique depuis toujours, et qu’ils partagent plusieurs principes et points communs.
Le même interlocuteur a souligné, dans une déclaration à SNRTnews, que la tentative de séparer le sport de la politique est souvent motivée par des intérêts de certains élus, qui rétablissent le lien entre politique et sport lorsque les clubs ont besoin, par exemple, d’un soutien financier.
Comment transformer le sport en levier électoral au Maroc?
La relation entre le sport et la participation politique n’est pas automatique. Certaines études montrent que le sport, en l’absence d’un encadrement civique, ne conduit pas nécessairement à une augmentation de la participation politique. C’est là que réside le véritable défi: comment transformer l’énergie sportive en conscience politique.
Le Maroc est l’un des pays qui connaît une forte présence sportive, notamment dans le football. Depuis l’exploit de la Coupe du monde 2022, où l’équipe nationale a atteint les demi-finales, la place du sport comme élément unificateur des Marocains et comme source de fierté collective inédite s’est renforcée. Mais malgré cet élan, les stades restent éloignés des rôles de sensibilisation politique organisée, avec une absence de partenariats possibles entre les clubs et les institutions élues, et un manque de programmes clairs liant le sport à l’éducation à la citoyenneté.
Il existe plusieurs moyens de faire du sport un levier électoral au Maroc, parmi lesquels faire des clubs des écoles de citoyenneté, qui pourraient devenir des espaces d’encadrement politique des jeunes, surtout dans les quartiers populaires, à travers l’organisation d’ateliers sur la Constitution et les élections, et de rencontres avec des élus locaux et des acteurs politiques.
On peut aussi investir correctement dans la symbolique des sportifs, en s’adressant aux jeunes pour les inciter à participer à l’action politique et à s’inscrire sur les listes électorales, en plus d’exploiter les manifestations sportives comme plateformes de sensibilisation, en organisant des activités parallèles autour de la citoyenneté et en impliquant le public dans des initiatives civiques.
Dans ce sillage, Dr Hassan Kronfol, chercheur en sociologie, a affirmé que le sport a été utilisé dès ses débuts, à la fin du XVIIIe siècle et durant la première moitié du XIXe siècle, pour éduquer les élèves et les étudiants à la citoyenneté et au bon comportement, et qu’il constituait un outil efficace de sensibilisation et de réduction des actes de violence dans les établissements scolaires.
Kronfol a ajouté, dans une déclaration à SNRTnews: "Le point de départ du sport était éthique et éducatif, visant à éduquer les jeunes au travail, à la persévérance, à l’intégrité et à la réussite. On peut aujourd’hui exploiter le sport au Maroc pour pousser les jeunes à entrer dans l’action politique et à découvrir un monde dans lequel ils peuvent contribuer par leurs idées, leurs propositions et leur enthousiasme."
Kronfol a appelé les institutions et les clubs sportifs à s’engager davantage dans la sensibilisation des jeunes aux valeurs citoyennes, et à devenir un cadre pour l’action politique, sans se limiter à la pratique sportive, mais en allant au-delà pour semer des idées et des valeurs qui recoupent le sport, comme la compétition loyale, l’intégrité et la volonté de se dépasser.
Quel rôle pour les partis politiques dans le lien entre sport et éducation civique?
En France, le ministère des Sports a lancé le programme "Citoyens du Sport", qui lie les activités sportives à l’éducation à la citoyenneté, notamment dans les quartiers périphériques.
Au Royaume-Uni, les clubs locaux sont utilisés comme espaces de débat public et de bénévolat, ce qui a contribué à augmenter les taux de participation des jeunes à l’action politique et associative.
Ces exemples confirment que le sport n’est pas un luxe, mais bien un outil politique soft par excellence.
Dans les expériences électorales marocaines, le sport occupe rarement une place centrale dans les programmes des partis politiques, et se réduit souvent à la construction de stades et à l’octroi de subventions aux clubs, en l’absence d’un lien entre sport et éducation civique, de programmes de formation de jeunes leaders issus du milieu sportif, et d’une faible implication des jeunes dans la gestion des affaires sportives locales.
Aziz Daouda, dans sa déclaration à SNRTnews, a abordé un autre aspect lié à la manière de s’adresser aux jeunes, qualifiant de "classiques" les moyens utilisés pour tenter de les convaincre de s’engager dans l’action politique, et qui ne reflètent ni leurs orientations, ni leur façon de penser, ni leur vision des choses.
Daouda a appelé les partis politiques à redoubler d’efforts dans ce domaine, et à abandonner les programmes classiques lorsqu’ils abordent le secteur du sport, soulignant la nécessité de communiquer avec les jeunes de manière continue, et non de façon saisonnière à l’approche des échéances électorales
Et d'ajouter: "Il est indispensable que les partis écoutent la voix des jeunes et ne minimisent pas l’importance des slogans brandis dans les stades, car la réalité actuelle confirme que le discours des partis ne représente pas ces jeunes, ne les touche pas et n’exprime pas leurs revendications."
Dans ce cadre, l’ancien directeur technique de la Fédération Royale Marocaine d’Athlétisme a insisté sur l’importance d’assimiler certaines expressions politiques et sociales lancées par les groupes "Ultras" dans les stades, notamment de football, affirmant qu’elles expriment les positions à caractère national, voire international, de la génération actuelle de jeunes, et qu’elles ne doivent pas rester isolées, mais s’inscrire dans le contexte marocain.
Daouda a souligné: "Il existe des mécanismes démocratiques pour que les jeunes expriment leurs opinions, à travers les urnes, l’adhésion aux partis ou les pétitions, mais le véritable problème est le suivant: les partis ont-ils le courage de dialoguer avec les jeunes de la bonne manière et de les intégrer dans l’action politique?"
Daouda a insisté sur le fait que les expressions et les slogans brandis dans les stades se font en dehors du cadre partisan, et qu’ils doivent s’inscrire dans un cadre défini, d’autant plus qu’ils n’expriment pas les aspirations ou les revendications d’une petite catégorie, mais sont présents dans les grandes comme dans les petites villes, dans les stades de l’élite comme dans les championnats amateurs. Ils ne sont donc pas marginaux, mais expriment la voix des générations futures, et doivent être intégrés de manière fluide, démocratique et institutionnelle dans un cadre partisan organisé.
Daouda a précisé que le Maroc a besoin de véritables éducateurs et formateurs dans le domaine de l’éducation physique, soulignant que les entraîneurs, les professeurs d’éducation physique et même les animateurs des maisons de jeunes avaient auparavant une influence importante dans l’encadrement, l’orientation et l’éducation des jeunes.
Le Maroc se trouve aujourd’hui devant une opportunité historique. Tout comme le sport a réussi à unir les Marocains derrière un exploit footballistique mondial, il peut jouer un rôle similaire pour restaurer la confiance entre les jeunes et la politique. Mais cela ne se fera pas automatiquement: cela nécessite une vision stratégique, une volonté politique et une coopération entre l’État, les partis et les acteurs sportifs, afin que le chemin des jeunes vers les urnes passe par les stades et les espaces sportifs.
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