Société
Système LMD, quel impact sur la formation et la recherche scientifique?
04/05/2022 - 13:11
Aïcha Debouza
L’année universitaire 2003-2004 a connu le démarrage de la mise en œuvre de la réforme pédagogique Licence-master-doctorat (LMD) afin d’harmoniser les diplômes d’enseignement supérieur au Maroc. Mais quel a été son impact sur la formation, la recherche et production scientifique, notamment en sciences humaines et sociales (SHS)? Peut-on affirmer que cette réforme a hissé le système universitaire marocain au niveau des défis auxquels il est confronté en termes de formation, d’ouverture à l'internationale, de compétitivité, de recherche et de productivité scientifique ? Éclairage.
C’est un tournant dans l’enseignement supérieur. Son internationalisation, l’intensification de la compétition entre les universités et l’émergence des classements internationaux de celles-ci ont causé comme un chamboulement du système poussant les chercheurs à évaluer la production de la communauté scientifique. "Faute de revues locales de sciences humaines et sociales indexées, on s’est vite rendu compte de l’impossibilité de recourir aux services des bases de données internationales comme le Social Science Citation Index ou Citation Index for the Art and Humanities", explique dans son rapport sur "La production intellectuelle marocaine en sciences humaines et sociales de 2000 à 2017", Mohamed Janjar.
À la demande du Conseil supérieur de l’éducation, de la formation et de la recherche scientifique (CSEFRS), cet expert traite dans ledit rapport, la bibliométrie du corpus de l’édition au Maroc en sciences humaines et sociales. Comme toute étude bibliométrique, cette contribution vise à évaluer quantitativement la production intellectuelle marocaine et à en proposer une cartographie, en s’appuyant sur les divers éléments de la description bibliographique. Et lorsqu’au milieu des années 2000, le ministère de l’Éducation nationale, de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique décide d’étendre le travail d’évaluation de la recherche scientifique marocaine au-delà des sciences dures pour y inclure les sciences humaines et sociales, c’est le sociologue Mohamed Cherkaoui qui a été chargé de cette opération.
Les objectifs, sont-ils atteints ?
En effet, l’année universitaire 2003-2004 connaît le démarrage de la mise en œuvre de la réforme pédagogique LMD qui vise le dépassement des apories et incohérences de l’ancien système. Après une quinzaine d’années d’application et de mise en forme, on peut se demander si les objectifs fixés pour la réforme LMD sont atteints et si les solutions aux incohérences de l’ancien système sont de bon augure. Mais quelques années seulement on suffit pour que Mohamed Cherkaoui ne doute quant à la possibilité de voir une telle réforme produire les effets escomptés en matière de promotion de la recherche et augmentation de la quantité et la qualité des publications académiques. "On peut prédire, sans trop se tromper qu’une telle réforme aura au mieux un effet nul et au pire un effet contre-productif : de nombreux enseignants respecteront la lettre et non l’esprit de la réforme qui deviendra une règle bureaucratique de façade. Tant que ce point de la réforme ne s’accompagne pas de l’institutionnalisation d’une instance nationale aidée et en grande partie légitimée par la présence en son sein d’experts internationaux comme c’est le cas dans la quasi-majorité des pays, elle ne donnera pas les résultats attendus", écrit-il dans son livre "Crise de l’université".
Et la prédiction du sociologue était sur les bons rails. Elle "nous a été confirmée avec une multitude de faits précis par de nombreux enseignants-chercheurs appartenant aux différentes universités marocaines, lors de deux ateliers de discussion tenus à Casablanca et Rabat", affirme Mohamed Janjar. Car dans le cadre de la préparation de cette étude bibliométrique, ont été organisés deux ateliers de discussion qui ont connu la participation de plusieurs enseignants – chercheurs appartenant aux universités Mohammed V (Rabat), Hassan II (Casablanca), Ibn Tofail (Kenitra) et Mohamed Ben Abdellah (Fès). Ces derniers consacrés à la discussion des premiers résultats de l’étude ont eu lieu à Casablanca (27 octobre 2019) et à Rabat (30 octobre 2019). Mais si l’on met de côté les opinions qui ramènent l’échec de la réforme à la nature même du système LMD "jugé incompatible et inapplicable dans l’environnement universitaire national", la majorité des témoignages des enseignants chercheurs recueillis met l’accent, toujours selon le rapport, sur trois points primordiaux.
Dans ce sillage d’idées, Mohamed Janjar souligne que l’application de la réforme n’a pas bénéficié d’une phase d’expérimentation et d’adaptation. Sa mise en œuvre aurait été "trop rapide et trop intense". Et ce en l’absence de procédures claires et adaptées utilisables dans l’évaluation des projets d’ouverture de nouvelles unités de recherche et de formation. "Il aurait fallu élaborer un ensemble de procédés rigoureux dont un protocole précis déterminant les conditions d’accès aux unités de recherche et de formation (type de formation, langue formation/recherche), profil de la phase post-formation, modalités d’intégration des étudiants dans l’exercice de la recherche et la publication, leur mobilité, etc.", relève l’expert dans son rapport.
Pour lui, la réforme connaît des déficits en matière de gouvernance dans le sens où elle manque d’instances de gestion et de soutien des projets de recherche, de formation et de publication. Cela se traduit, d’après notre source, par un manque de ressources humaines compétentes susceptibles de gérer les dossiers d’évaluation et de réévaluation des projets conformément à des procédures standards. "Les déficits de gouvernance se sont révélés aussi à travers l’absence de traditions en matière de recours à l’expertise extérieure étrangère au stade de l’évaluation des projets de création des nouvelles unités ou à celui du renforcement de ces unités par des compétences étrangères dans le cadre de l’échange inter-universitaire et de la circulation du savoir", lit-on dans le document.
Il relate par ailleurs que les impasses de la nouvelle réforme s’expliquent aussi par le cadre macro-politique qui pose de manière urgente la question de la politique publique en matière de recherche scientifique en général (la dépense pour la recherche en % du PIB), et plus précisément les choix nationaux stratégiques en matière de recherche scientifique dans les domaines des sciences humaines et sociales. "Tout semble indiquer que la réforme LMD a certes provoqué une relative augmentation quantitative des publications marocaines en SHS, mais selon les nombreux témoignages des enseignants – chercheurs, cela ne sait pas traduit pas un réel saut qualitatif de la production académique, notamment celle éditée dans les revues locales ou les revues arabes. D’autres travaux comparatifs montrent en effet que dans la région Afrique du Nord / Moyen-Orient, la question du financement et d’infrastructure a peu d’influence sur la variable clé que constitue la qualité des conditions de la recherche", conclut Mohamed Janjar.
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