Art & Culture
Walid Ben Selim: le rappeur soufi
28/03/2025 - 10:21
Khaoula Benhaddou
Avec sa longue silhouette menue, ses cheveux en l’air et son style décontracté, Walid Ben Selim a une carapace qui cache son âme sensible. En tournée dans plusieurs pays européens, ce chanteur magnétise son public avec sa reprise des textes soufis et ses mélodies envoutantes. Portrait d’un rappeur qui s’est converti au chant mystique
Walid Ben Selim est tombé très jeune dans la marmite de l’art. Enfant, sa mère découvre sa fibre artistique et l’inscrit au conservatoire où il affute son intérêt pour le beau; "J’ai toujours chanté, depuis l’enfance. Ma mère, qui a perçu ce don en moi, a décidé de m’inscrire au Conservatoire de Casablanca. J’y ai étudié quelques années le violon avant de bifurquer vers le rap", explique le jeune chanteur qui répond à SNRTnews entre deux répétitions.
"Je me souviens toujours de ma première scène. J’avais cinq ans, c’était la fête des mères au club des avocats. Un orchestre jouait, et dès que j’ai vu la scène, j’ai harcelé ma mère pour monter. Une fois sur place, j’ai fermé les yeux, et j’ai chanté أحن إلى خبز أمي (Je suis nostalgique du pain de ma mère). Quand j’ai rouvert les yeux, j’ai vu des gens me regarder avec amour, d’autres souriraient, certains pleuraient. Ce jour-là, j’ai su que si le destin me le permettait, je consacrerais ma vie à cela", se souvient-il avec beaucoup de nostalgie.
Cette avidité de la scène lui a permis d’engranger une expérience énorme en si peu de temps avec le groupe de rap N3distan; "à l’époque, c’était la seule musique où la jeunesse pouvait s’exprimer librement, sans le regard jugeant des adultes. Nous avions besoin de créer un nouveau monde, et le rap nous a offert une échappatoire, une fenêtre ouverte sur un ailleurs presque irréel. La scène rap et métal de cette époque est une exception culturelle d’où naîtra le mouvement Nayda".
Avec son âme exaltée et poétique, Walid Ben Selim utilise au début de sa carrière le rap pour mettre des mots sur les maux de la société, "Le rap, à l’origine, c’est une poésie de rue. Il est donc naturel de s’en nourrir. Et puis, j’ai eu la chance d’avoir une mère qui écrit de la poésie et nous a transmis cet amour".
Et de poursuivre "Beaucoup de poètes m’accompagnent depuis mon jeune âge. Évidemment Mahmoud Darwich, mais aussi Al-Hallaj, Al-Ma’arri, Ibn Zaydoun, Ibn Arabi, Ahmad Matar, et Al-Chanfara. Je tiens à préciser que la poésie arabe a plus de six mille ans. Ce sont six mille ans de langue, de feu et de folie qui nous parviennent encore aujourd’hui, témoins d’une richesse inouïe".
Grâce à sa finesse de perception, Walid Ben Selim découvre les poètes soufis et tombe amoureux de leurs textes; "je n’ai jamais lu de poèmes qui parlent de l’amour avec une telle intensité, une telle beauté. Mieux encore, la force de cette poésie, surtout celle qui atteint cette simplicité redoutable qu’on appelle السهل الممتنع (le simple inaccessible), c’est de traverser le temps sans prendre une ride".
Et d'ajouter "Quand on lit Al-Ma’arri, le poète des philosophes et le philosophe des poètes, on voit à quel point il a su saisir l’humain dans sa complexité. Ibn Arabi, lui, parle de l’amour avec une profondeur universelle. Ces poètes ont dépassé leur époque. Pour moi, la poésie est une équation linguistique, une constante intemporelle. Et ceux qui parviennent à la résoudre accèdent à une vérité qui dépasse le siècle".
Avec ses yeux brillants comme illuminés, Walid Ben Selim décide de propulser cet art sur le devant de la scène en y ajoutant des mélodies envoutantes; "Je m’assois devant le piano, un livre à la main. Parfois, en feuilletant les recueils, certains poèmes s’ouvrent avec leur propre musique, ils me chantent leurs mélodies. Alors, j’obéis, je les écoute et je note ce qu’ils me dictent. C’est ce qui s’est passé avec Ati ou Oceans of Love".
Sur scène, l'artiste ferme les yeux et emporte son public dans un univers féerique; "Les poèmes m’inspirent la manière dont je les interprète. Chaque vers a sa force, sa densité. Je les chante en m’ancrant dans l’instant, en convoquant parfois mes propres souvenirs, les épreuves que j’ai vécues. Il arrive que je ressente la douceur ou la douleur qui a poussé le poète à écrire ces mots, et c’est cela qui me guide dans mon interprétation".
Walid Ben Selim réussit en peu de temps à se produire dans de nombreuses scènes européennes et à participer dans de nombreux festivals, notamment au festival de Musique Sacrée de Fès, Sacred Spirit Festival de Jodhpur (Inde) et Recbeat au Brésil.
En Octobre 2022, le chanteur est invité à la Symphonie de Miami pour faire l’ouverture du Oslo World Human Right. Une année plus tard, il remporte le prix de la musique de la fondation Orange 2023. Il signe son premier opéra "Ali" en 2024 à l’Opéra Royale de Belgique La Monnaie de Munt et écrit et dirige "Nous Autres" Opérap et projet participatif avec les enfants accueillis en maison de l’enfance.
En mai 2024, il se produit Sacré Sound Festival dans une synagogue parisienne. Un moment riche en émotion pour le chanteur qui se veut un messager de la paix; "Il faut le faire de toutes nos forces. Si je suis sûr d’une chose, c’est que le bien finira par l’emporter. Et comme le dit si bien Mahmoud Darwich: Par chance pour le voyageur, l’espoir est le jumeau du désespoir, ou sa poésie improvisée."
Il y a quelques mois, Walid Ben Selim a levé le voile sur son récital de poésie soufie "Here And Now" en collaboration avec la harpiste Marie Marguerite Cano; "Le Silo (Centre de création Occitanie) m’a proposé une carte blanche pour une création musicale, à condition qu’elle s’inscrive dans ce qu’on appelle la 'musique du monde'. Souvent, cela se traduit par des instruments orientaux ou africains, comme la Kora ou le guembri. Mais en tant que Marocain, je me suis demandé : c’est quoi la musique du monde? Pour moi, c’est une musique qui vient d’ailleurs. Alors, j’ai choisi la harpe, un instrument européen, très peu utilisé dans notre univers musical, et pourtant d’une beauté exceptionnelle. J’ai commencé à écrire, à faire des auditions, et la rencontre avec Marie-Marguerite a été d’abord humaine. On a tout de suite connecté. Le reste a coulé de source".
Actuellement en tournée en Europe, le chanteur espère se produite dans son pays natal; " Je suis actuellement en tournée en Europe, sur une trentaine de dates, mais aussi pour produire mon deuxième opéra méditerranéen en collaboration avec la Scène Nationale de Sète, où je travaille sur un poème fleuve de Gibran Khalil que j’adore particulièrement. Malheureusement, aucune date n’est encore prévue au Maroc, mais j’espère de tout cœur que cela se fera bientôt", conclut le chanteur qui se prépare à monter sur scène dans quelques jours.
A côté de cela, Walid Ben Selim se démarque également par ses compositions musicales. L'artiste a composé la musique de plusieurs courts métrages et du documentaire "Women SenseTour". En 2018, il signe, la musique du long métrage marocain "Une urgence ordinaire" de Mohcine Besri, sélectionné au Festival International du Film de Marrakech. En 2024, il a remporté le Prix de Musique de film au festival nationale du film national de Tanger en 2024 pour "Moroccan Badass Girl" de Hicham Lasri.
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