Société
Abderrahmane Rachik: Le Maroc vit la naissance d’une nouvelle société maîtrisant l’expression pacifique de ses revendications
06/10/2025 - 15:03
Halima Aamir
Ces dernières semaines, plusieurs villes marocaines ont été le théâtre de manifestations pacifiques menées par des jeunes réclamant la réforme de l’éducation, l’amélioration des services de santé et la promotion de ces deux secteurs essentiels.
Ces mouvements, marqués par leur caractère pacifique et leur organisation autonome, via les réseaux sociaux, ont ravivé le débat sur les nouvelles formes d’expression d’une "génération numérique".
Pour une meilleure compréhension de ce phénomène, le sociologue Abderrahmane Rachik propose une lecture sociologique qui éclaire ses motivations et son contexte global, estimant que le Maroc connaît aujourd’hui la naissance d’une "nouvelle société en formation", caractérisée par une conscience accrue et une demande croissante de justice sociale.
Dans une déclaration à SNRTnews, Rachik affirme qu’«il existe un sentiment d’inconfort chez les jeunes, les poussant à s’exprimer d’une manière ou d’une autre, parfois pacifiquement et rarement par la violence».
Il souligne que les réseaux sociaux ont un impact profond sur la société, constituant une échappatoire quotidienne, notamment pour les jeunes constamment connectés à Internet. "Lorsque l’occasion se présente, ajoute-t-il, les jeunes expriment souvent leurs opinions à travers ces plateformes et collectivement dans la rue ou dans les stades de football, mais rarement sous forme d’émeutes, comme cela s’est produit récemment à Oujda, Inzegane, Taroudant, Salé ou sur l’autoroute de Casablanca".
Les manifestations… une tradition ancrée
Le chercheur rappelle que "depuis la fin des années 1990, le Maroc a connu une consolidation progressive de la tradition d’occupation pacifique de l’espace public", réussissant à instaurer une culture de protestation sociale non violente, loin des émeutes violentes qui ont marqué les années 1980.
Il précise que "la démocratie exige que l’usage de la force soit proportionné à la gravité du trouble à l’ordre public», tout en regrettant que «le pays manque encore d’une véritable tradition de médiation, souvent improvisée ou limitée à des initiatives locales".
Selon lui, "la médiation sociale suppose un accord entre les parties en conflit pour dissiper les malentendus et instaurer un dialogue entre l’État et les manifestants". Mais cette pratique reste restreinte, car l’État ne dialogue qu’avec les institutions, excluant souvent les groupes informels, même lorsqu’ils disposent d’une forte capacité de mobilisation, comme ce fut le cas avec les mouvements des enseignants, des médecins ou des étudiants.
Une nouvelle société en formation
Rachik affirme: "Nous vivons aujourd’hui dans une société marquée par la protestation collective, où cohabitent désespoir et espoir". Le sentiment d’injustice s’accentue, mais reste animé par l’espoir d’un changement social, économique et politique, exprimé à travers des sit-in, manifestations, marches, usages des terrains de football, les réseaux sociaux, chants, campagnes de boycott, pétitions et recours aux ONG de défense de droits humains.
Il ajoute que "les citoyens expriment une profonde aspiration à la justice face à toutes les formes d’injustice", précisant que depuis 2008, des milliers de manifestations pacifiques sont organisées chaque année, soit en moyenne 52 actions collectives par jour.
Selon le sociologue, "les citadins ne supportent plus les inégalités sociales flagrantes", comme en témoignent les slogans portés par les différents mouvements. Le sentiment de frustration s’amplifie, notamment à la lumière des investissements massifs liés à la préparation de la Coupe du Monde 2030, selon une partie des jeunes protestants.
Il insiste sur le fait qu’"une jeunesse instruite et cultivée exprime aujourd’hui sa colère de manière pacifique", et qu’il ne faut pas la confondre avec ceux qui recourent à la violence à la moindre occasion — dans les grèves, les stades ou après des affaires sociales sensibles (violence, viols, erreurs médicales, logements sociaux…).
Il rappelle aussi que "les revendications autour de la santé et de l’éducation sont anciennes, mais toujours d’actualité". Elles rejoignent celles du mouvement du 20 février, bien qu’elles soient désormais dépourvues de dimension politique, puisque les jeunes soutiennent le Roi tout en critiquant le gouvernement et le parlement.
Rachik observe enfin que "le contexte numérique actuel diffère de celui de 2011": les réseaux sociaux jouent un rôle central dans la mobilisation et l’organisation des jeunes, souvent à l’abri du regard des autorités locales et des structures politiques classiques.
Il conclut que la diminution de la peur de l’autorité et la montée d’une classe urbaine instruite ont favorisé le passage progressif d’une situation de soumission à celle du citoyen conscient de ses droits et responsabilités, convaincu de sa capacité à changer le statu quo.
Manifestation ou attroupement ?
Le chercheur avertit contre la confusion entre manifestation et attroupement: la première est un droit constitutionnel, tandis que la seconde est réprimée par la loi.
Il ajoute que "le statut juridique du sit-in demeure flou": il n’est ni considéré comme une manifestation publique, ni comme un attroupement armé ou non armé, ni comme une réunion publique. Cette ambiguïté juridique a conduit à la condamnation d’associations ayant organisé des rassemblements considérés comme attroupements illégaux.
Rachik conclut que "nul n’a le droit d’occuper un espace public de manière collective et soudaine", rappelant que la citoyenneté commence par le respect de la loi. Il précise que "la manifestation est une action collective organisée dans un espace public, nécessitant une déclaration préalable, et réservée légalement aux acteurs reconnus tels que les partis politiques, les syndicats, les organisations professionnelles et les associations".
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