Technologie
Artémis II: Trois questions à Naoufal Souitat, responsable sécurité et assurance mission sur plusieurs missions scientifiques de la NASA
07/04/2026 - 18:01
Mohammed Fizazi
Alors que la NASA vient d’envoyer des humains autour de la Lune avec la mission Artemis II, un nom marocain s'impose dans les hautes sphères de la sécurité et de la fiabilité aérospatiale : Naoufal Souitat. Dans cet entretien avec SNRTnews, il livre un regard stratégique sur les enjeux de la reconquête lunaire.
Naoufal Souitat occupe le poste critique de Safety & Mission Assurance Manager, il veille à ce que chaque composant, chaque processus et chaque donnée réponde aux standards d’exigence absolue qu’impose le vol habité. Pour SNRTnews, Naoufal Souitat revient sur son parcours au sein du programme Orion, analyse les données techniques cruciales recueillies lors du vol Artemis I, qui ont permis le succès d’Artémis II, et détaille les leviers de croissance qui pourraient permettre au Maroc de s'imposer comme un acteur technologique de premier plan dans cette nouvelle économie lunaire.
SNRTnews: Pouvez-vous expliquer votre rôle et son importance pour la mission ?
Naoufal Souitat: Mon rôle dans Artemis II remonte à une étape antérieure de ma carrière, et non à mon poste actuel au Southwest Research Institute. À l'époque, je dirigeais une équipe chargée de qualifier l'un des processus de fabrication des câbles coaxiaux à radiofréquence utilisés sur le vaisseau spatial Orion.
Cela peut sembler être un détail mineur de la mission, mais dans le domaine des vols habités, le concept de « petit détail » n’existe pas. Ces missions dépendent de milliers de pièces et de processus fonctionnant exactement comme prévu. Ma contribution faisait donc partie de cette vaste chaîne de fiabilité et de sécurité qui rend possible une telle mission.
Le succès d’Artémis II repose surtout sur les leçons tirées d’Artémis I. Quelles en ont été les principales leçons tirées, et que cela représente-t-il pour l'avenir de l'exploration spatiale ?
La principale leçon d'Artemis I est que le bouclier thermique a fonctionné, mais il a également enseigné à la NASA un point crucial.
Orion utilise un matériau appelé Avcoat. Il est conçu pour absorber la chaleur extrême de la rentrée atmosphérique en se consumant lentement de manière contrôlée. C'est un processus normal qui permet de protéger le vaisseau. Ce qu'Artemis I a démontré, c'est que lors du retour de la Lune, particulièrement avec le profil de rentrée dit « skip entry » (entrée par bonds), les gaz à l'intérieur du matériau ne se sont pas toujours échappés de façon uniforme. Dans certaines zones, cela a provoqué des fissures et une perte de la couche externe légèrement plus importante que prévu.
Le problème n'était donc pas une défaillance du bouclier. La question est qu'il s'est comporté d'une manière que les ingénieurs devaient mieux comprendre avant d'envoyer des astronautes. Honnêtement, c'est précisément là que réside la valeur d'une mission comme Artemis I. On vole, on récolte des données réelles et on améliore la mission suivante. C'est ainsi que l'on mène une exploration sérieuse.
Artemis II peut-elle propulser l'industrie spatiale dans des pays comme le Maroc ?
Oui, je pense que c'est possible, mais seulement si nous comprenons ce qu'Artemis représente réellement.
Il ne s'agit pas seulement de faire le tour de la Lune. La NASA tente d'établir une présence à long terme autour et sur la Lune, cette fois avec une implication bien plus grande des entreprises privées et des partenaires internationaux. Cela signifie que l'économie spatiale de demain aura besoin de bien plus que de fournisseurs de base. Elle exigera de l'ingénierie, des tests, de la recherche, des systèmes de qualité, de l'excellence manufacturière et de l'innovation.
Pour le Maroc, c'est là que se situe la véritable opportunité. Nous disposons déjà de bases solides dans l'aéronautique, l'automobile et la fabrication industrielle. Nous avons aussi du talent. Mais si nous voulons dépasser le stade de la sous-traitance, nous devons développer de réelles capacités de niveau spatial (« space grade »).
Cela ne se fera pas par l'industrie seule. Les universités, les centres de recherche, les écoles d'ingénieurs et les institutions scientifiques doivent collaborer étroitement avec les entreprises. La recherche doit être connectée aux besoins industriels réels, et l'industrie doit aider à transformer cette recherche en technologies, produits et processus capables de voler. C'est ainsi que les pays passent de la simple production de pièces pour autrui à une contribution réelle à la prochaine phase de l'exploration.
Artemis II peut donc aider à propulser le Maroc, à condition de ne pas considérer cet événement comme un spectacle, mais comme un signal. L'ère lunaire se construit maintenant, et les pays qui s'organisent tôt auront de bien meilleures chances d'y jouer un rôle déterminant.
Articles en relations
Monde
Monde
Monde
Monde