Art & Culture
"Derrière les palmiers"… il n’y a que le mirage
30/11/2025 - 15:30
Jamal El Khanoussi
Après son premier long-métrage Sofia, couronné du Prix du scénario dans la section "Un Certain Regard" au Festival de Cannes en 2018, la réalisatrice franco-marocaine Maryam Benm’Barek revient avec un deuxième film intitulé Derrière les palmiers, présenté cette fois en avant-première mondiale lors de la 22ᵉ édition du Festival International du Film de Marrakech.
Un film qui ne diffère guère du précédent: une approche sociale, usée jusqu’à la corde par la télévision avant même le cinéma, sans qu’aucune idée nouvelle ne vienne l’enrichir. Benm’Barek apparaît ici comme une "réalisatrice supplémentaire", se contentant d’assembler des clichés familiers pour les envelopper dans un écrin visuel élégant, mais dépourvu de toute vision réelle ou sensibilité esthétique.
Derrière les palmiers, prévu en salles en 2026, raconte une histoire que nous avons entendue des centaines de fois, et dont nous avons vu les détails dans des dizaines de téléfilms: le héros, Mehdi, un jeune Tangérois menant une vie modeste avec Salma, rencontre Marie, une Française fortunée venue passer ses vacances avec ses parents dans une villa luxueuse face à la mer. En un seul regard, le désir se mélange à la soif de mobilité sociale, l’admiration se transforme en illusion d’appartenance à un monde lointain, inaccessible.
Sur cette dualité, le film tente de dessiner un contraste abrupt entre deux univers opposés: l’étroitesse des maisons et des ruelles face à l’ampleur des villas, le tumulte des mariages populaires contre l’élégance des soirées mondaines, un baiser volé sur un chantier contre une passion incandescente dans un foyer bourgeois, une jeune femme obsédée par le mariage contre une autre dégustant les plaisirs de la vie…
Le choix de Tanger n’est pas innocent: la ville symbolise une société suspendue entre deux rives, l’Europe ouverte d’un côté et le Maroc de ses contradictions de l’autre — jeunesse qui prie et boit en même temps, religieuse et transgressive, dévorée par un double désir, celui du permis et celui de l’interdit.
Mais ce contraste visuel et moral glisse rapidement vers une fable sociale moralisatrice qui recycle la même leçon de toujours: Mehdi, finalement, ressemble au corbeau qui voulut imiter la démarche de la colombe; il perdit la sienne sans jamais atteindre l’élégance de l’autre.
Dans Sofia, Benm’Barek possédait au moins un regard tranchant, dévoilant l’hypocrisie sociale depuis l’intérieur de la cellule familiale, avec une tension réelle entre la caméra et les corps. Dans Derrière les palmiers, cette tension s’est dissipée. Elle reprend le même moule intellectuel, le même féminisme opportuniste qui vend un discours d’émancipation dans un emballage néo-orientaliste soigné.
C’est, en vérité, une histoire qui n’a ni la noblesse ni la légitimité d’être racontée. Aucune audace formelle, aucune recherche visuelle: pas de plan lumineux surprenant, pas de temporalité fracturée, pas de silence qui nous enseigne quelque chose. De simples scènes polies, de beaux plans vides, où la beauté devient substitut au sens. La caméra reste d’une fixité inquiétante, comme si elle craignait de s’approcher des visages et d’en révéler la fragilité. Elle observe à distance, sans jamais frôler la chaleur des êtres ni leurs tremblements. Ainsi les scènes perdent leur pouls humain, deviennent froides, noyées dans un silence visuel qui étouffe l’émotion.
Le jeu des acteurs épouse ce froid: des visages sans sensation, des regards perdus, flottants, comme attendant de l’objectif qu’il leur insuffle une vie. Seule l’actrice marocaine Nadia Kounda brise ce gel, avec une présence d’une sincérité rare. Elle est la seule à dialoguer avec la caméra par une vérité intérieure, offrant à chaque plan ce que les autres ne parviennent plus à donner: tension, pulsation, désir d’exister. Ironie tragique: elle est marginalisée dans le récit, reléguée alors qu’elle est la seule à porter une trace de vie.
Le film est dominé par ce que l’on pourrait appeler "le regard double": une réalisatrice appartenant à un monde tout en le regardant de l’extérieur. Elle filme une patrie comme se l’imagine un touriste ou un bobo parisien: un mélange de manque et de séduction exotique. Mais cette dualité, au lieu de devenir une force créative, se change en handicap esthétique. Le film prétend critiquer la société patriarcale et sa morale à géométrie variable, mais il le fait par un discours moralisant, un sermon destiné à un public européen déjà convaincu avant même d’écouter: frustration, hypocrisie, machisme… On attendait mieux.
Maryam Benm’Barek ne nous surprend guère. Elle ne franchit aucune frontière hors de la zone de confort qu’elle s’était déjà fixée. Elle reproduit la recette de Sofia, mais une recette refroidie, diluée, sans goût. Un film qui simule la profondeur, qui parle de la société sans la voir, qui répète ce qui a déjà été dit, dans une langue polie masquant le vide. Un téléfilm déguisé en cinéma d’auteur. Une coproduction belgo-franco-marocaine sans identité, façonnée pour plaire au regard de l’autre plutôt que pour affronter sa propre vérité.
Et au final, une histoire ne mérite d’être racontée que lorsqu’elle est nécessaire. Ici, derrière les palmiers, il n’y a que le mirage.
Jamal El Khanoussi
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