Economie
Étude: Les barrages marocains au cœur du potentiel du solaire flottant
22/05/2026 - 19:08
Khaoula Benhaddou
Le Maroc pourrait-il exploiter ses barrages pour produire de l’électricité solaire tout en limitant les pertes d’eau dues à l’évaporation ? C’est l’hypothèse explorée par une étude scientifique publiée dans la revue scientifique "Npj Clean Energy" et menée par des chercheurs des universités Université Abdelmalek Essaâdi et Université Sidi Mohamed Ben Abdellah. Voici les détails
Les chercheurs Abdelilah Mouhaya, Aboubakr El Hammoumi, Abdelaziz El Ghzizal et Saad Motahhir y analysent la faisabilité technico-économique du photovoltaïque flottant sur 58 barrages marocains. Le constat est frappant: couvrir environ 40% des retenues d’eau permettrait théoriquement de produire l’équivalent de l’ensemble de la demande nationale en électricité, estimée à 42,38 TWh en 2023.
Produire de l’électricité tout en préservant l’eau
Interrogé par SNRTnews, le chercheur Aboubakr El Hammoumi explique que cette technologie apparaît particulièrement pertinente dans un contexte de sécheresse structurelle.
"Le pays fait face à des sécheresses récurrentes et à une pression croissante sur les ressources en eau. Les systèmes photovoltaïques flottants présentent un double avantage : produire de l’électricité propre tout en réduisant l’évaporation à la surface des réservoirs", souligne-t-il.
Une technologie aux avantages multiples
Le principe des systèmes photovoltaïques flottants consiste à installer des panneaux solaires sur des plateformes flottantes ancrées à la surface des barrages. Contrairement aux centrales solaires terrestres, ces installations n’occupent ni terres agricoles ni foncier constructible.
Les chercheurs soulignent également que la proximité de l’eau améliore le refroidissement naturel des panneaux photovoltaïques, ce qui peut contribuer à optimiser leur rendement énergétique.
Dans un contexte marqué par la sécheresse et le stress hydrique, la réduction de l’évaporation apparaît comme l’un des principaux intérêts de cette technologie.
"Les systèmes photovoltaïques flottants présentent un double avantage: produire de l’électricité propre tout en réduisant l’évaporation à la surface des réservoirs", souligne Aboubakr El Hammoumi.
L’étude estime que les 58 barrages analysés perdent chaque année près de 909 millions de mètres cubes d’eau à cause de l’évaporation. Les barrages Barrage Al Wahda, Barrage Al Massira et Barrage Oued El Makhazine figurent parmi les plus concernés.
Selon le chercheur, "la conservation de l’eau pourrait constituer l’argument stratégique le plus fort en faveur du déploiement des systèmes FPV au Maroc".
Une technologie déjà expérimentée dans plusieurs pays
Le photovoltaïque flottant est déjà déployé dans plusieurs pays, notamment en Chine, en Espagne, en Italie ou encore à Singapour.
La Chine abrite actuellement l’une des plus importantes centrales photovoltaïques flottantes au monde, installée sur le lac Chengxi, avec une capacité de 320 MW.
Une technologie déjà expérimentée au Maroc
Le Maroc dispose lui aussi d’atouts favorables à ce type d’infrastructure grâce à un fort potentiel solaire puisqu'il bénéficie de près de 3.000 heures d’ensoleillement par an et d’un rayonnement solaire quotidien moyen estimé à 5,8 kWh/m² sans oublier l’existence de nombreuses retenues d’eau réparties à travers le Royaume.
D'ailleurs, le Royaume a déjà lancé plusieurs projets pilotes dans ce domaine. Le premier parc solaire flottant d’Afrique a été installé à Sidi Slimane par la société Energy Handle Maroc avec une capacité de 360 kW et une production annuelle estimée à 644 MWh.
Un autre projet de grande ampleur est en cours sur le barrage Oued Rmel, près de Tanger, en partenariat avec Tanger Med et le ministère de la Transition énergétique. Cette installation de 13 MW devrait couvrir environ 14 % des besoins énergétiques du complexe portuaire.
"Ce projet comprend 404 plateformes flottantes accueillant plus de 22 000 panneaux photovoltaïques sur 10 hectares de plan d’eau", précise Aboubakr El Hammoumi.
Le chercheur évoque également un projet à l’étude au niveau du Barrage Lalla Takerkoust. Il souligne par ailleurs que le Maroc a déjà lancé des appels d’offres pour des études liées aux systèmes photovoltaïques flottants, signe d’un intérêt croissant pour cette technologie dans un contexte de sécheresse et de pression sur les ressources hydriques.
Un potentiel immense, mais encore théorique
Les chercheurs rappellent toutefois que le scénario permettant de couvrir la totalité des besoins électriques du Maroc reste essentiellement théorique à moyen terme.
"Il s’agit d’une étude préliminaire portant sur les systèmes photovoltaïques flottants. À ce stade, des données et des analyses complémentaires sont nécessaires avant de pouvoir prendre une décision définitive concernant l’extension ou non de ce type de projet ", précise le chercheur.
Il souligne également que "plusieurs aspects doivent encore être étudiés de manière approfondie, notamment les performances techniques, l’impact environnemental, les coûts d’installation et de maintenance, ainsi que la viabilité économique à long terme".
Coûts et rentabilité
Le chercheur rappelle que les installations flottantes demeurent plus coûteuses que les centrales photovoltaïques terrestres, notamment en raison des équipements de flottaison, des systèmes d’ancrage et des coûts de maintenance plus élevés.
Il estiment toutefois que les bénéfices potentiels en matière d’économie d’eau et de production d’énergie pourraient compenser ces surcoûts à long terme.
Une piste pour la transition énergétique
Cette réflexion intervient alors que le Maroc poursuit sa stratégie de transition énergétique visant à porter à 52 % la part des énergies renouvelables dans la capacité électrique installée d’ici 2030.
Les chercheurs considèrent que le solaire flottant pourrait constituer un levier complémentaire aux grands projets déjà développés dans le Royaume.
Ils estiment également que la combinaison entre photovoltaïque flottant et stations de pompage-turbinage pourrait, à terme, offrir une solution intégrée associant production d’énergie renouvelable, stockage électrique et optimisation des ressources hydriques.
Mais avant d’envisager un déploiement à grande échelle, les auteurs insistent sur la nécessité de multiplier les projets pilotes et de disposer de données opérationnelles robustes.
Les barrages Barrage Bin El Ouidane, Al Wahda, Al Massira et Oued El Makhazine figurent parmi les sites identifiés comme les plus prometteurs dans l’étude.
Pour les auteurs, ces infrastructures pourraient à terme jouer un rôle stratégique dans la souveraineté énergétique du Royaume, à condition toutefois de confirmer, grâce à des projets pilotes et à des données opérationnelles solides, les promesses encore largement théoriques du solaire flottant.
Entre ambitions climatiques, pression sur les ressources en eau et quête de souveraineté énergétique, les barrages marocains pourraient ainsi devenir, à terme, bien plus que de simples infrastructures hydrauliques.
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