Société
Exploitation des enfants et des personnes âgées sur les réseaux sociaux: qui protège les victimes?
23/07/2025 - 11:40
Morad Karakhi
Le Maroc connaît, ces dernières années, une montée inquiétante de l’exploitation des enfants et des personnes âgées sur les réseaux sociaux. Ces groupes vulnérables sont de plus en plus utilisés par certains créateurs de contenu pour attirer un large public et générer des revenus, en l'absence de régulation juridique et de contrôle effectif du contenu diffusé
Le paysage numérique marocain est marqué par la prolifération de vidéos mettant en scène des enfants ou des personnes âgées dans des situations émotionnelles ou spectaculaires, diffusées par des "youtubeurs", "tiktokeurs" et autres influenceurs. Ce phénomène s'opère souvent sans considération pour la santé mentale ou les droits fondamentaux des personnes concernées, et en dehors de tout mécanisme de surveillance de la part des plateformes.
Face à cette réalité, le gouvernement discute actuellement sur un projet de loi visant à encadrer les pratiques numériques et combler le vide juridique existant. Lors d’une séance parlementaire le 21 juillet 2025, le ministre de la Jeunesse, de la Culture et de la Communication, Mohamed Mehdi Bensaïd, a rappelé que le Code pénal reste à ce jour la seule référence juridique dans ce domaine.
La famille: de la protection à l'exploitation
Pour le chercheur en sociologie Dr. Nabil Essafi, la montée de l’exploitation des enfants et des personnes âgées à des fins lucratives ou pour gagner en notoriété numérique constitue une alerte sérieuse sur une dérive des valeurs dans la société, appelant à traiter ce phénomène avec le sérieux et l’urgence nécessaires.
Dans une déclaration à SNRTnews, Dr. Essafi affirme que ces pratiques ne relèvent plus de cas isolés, mais sont devenues une réalité sociale préoccupante qui menace la structure de la famille marocaine, longtemps considérée comme un cadre protecteur pour les catégories vulnérables telles que les enfants et les personnes âgées.
Il explique que ce type d’exploitation repose généralement sur deux motivations imbriquées: la recherche de revenus financiers via les vues, et la quête d’une célébrité numérique rapide, même si cela implique d’exposer des personnes fragiles à des dommages psychologiques et sociaux graves.
Le sociologue met en garde contre la dangerosité de l’exploitation d’enfants par leurs propres familles dans des vidéos impliquant du chant, de la danse ou même de la "mendicité affective", dans le but de récolter de l’interaction. Il insiste sur l’impact profond de ce qu’il appelle la "notoriété forcée" sur la psychologie de l’enfant ou de la personne âgée, en particulier dans un contexte où les discours de haine et le cyberharcèlement sont en expansion. "Ce qui est regrettable, c’est que la famille, censée être un espace de protection et de soin, est devenue dans certains cas un environnement d’exploitation et de chantage psychologique, une forme cachée de violence familiale", a-t-il déclaré.
Il appelle à la création d’une ligne nationale directe pour signaler les cas d’exploitation numérique, à la criminalisation explicite de l’exploitation des enfants et des personnes âgées dans le contenu numérique, au renforcement des sanctions, ainsi qu’au lancement de campagnes de sensibilisation et d’information destinées aux familles et aux créateurs de contenu.
Vide juridique
Bien que le droit marocain interdise l’enregistrement, la diffusion ou le partage de propos ou d’informations privées sans le consentement des personnes concernées, l’accélération du rythme des interactions numériques et la prédominance de la logique du profit ont rendu ces textes insuffisants pour dissuader l’exploitation croissante des enfants et des personnes âgées, selon l’avocat au barreau de Casablanca, Yassine Assila.
Dans une déclaration à SNRTnews, Me Assila explique que l’article 1-447 du Code pénal prévoit des peines de prison allant de six mois à trois ans, ainsi que des amendes de 2000 à 20.000 dirhams, en cas de capture, d’enregistrement ou de diffusion de propos ou d’informations privées sans autorisation préalable.
Il indique que cet article s’applique également à la publication d’images de mineurs ou de personnes âgées sans autorisation, mais qu’il ne suffit plus à suivre les évolutions rapides du numérique. Cela exige une révision complète de l’arsenal juridique, un renforcement du contrôle numérique et l’instauration de règles strictes pour la production de contenu.
Les plateformes numériques pointées du doigt
Les grandes plateformes comme Facebook, YouTube ou TikTok ne sont pas épargnées par les critiques. Beaucoup considèrent qu’elles font preuve de laxisme envers les contenus préjudiciables, n’intervenant pour les supprimer ou les bloquer qu’après des signalements massifs, laissant ainsi aux créateurs de contenu problématique le temps de récolter des milliers de vues avant toute réaction.
À ce sujet, Yassine Assila appelle à contraindre ces plateformes à collaborer avec le ministère public, en facilitant l’accès aux données et informations relatives au contenu publié, afin de servir les enquêtes sur les cas d’exploitation numérique.
Il insiste sur l’importance de développer la plateforme nationale de signalement immédiat, de surveiller les contenus suspects, et de confisquer les profits issus de l’exploitation d’enfants, de personnes âgées ou de personnes en situation de handicap.
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