Société
La jeunesse marocaine et la politique: entre désenchantement partisan et nouveaux modes d’engagement
05/10/2025 - 14:35
Khaoula Benhaddou
Au Maroc, la jeunesse constitue une véritable force démographique. Pourtant, elle reste largement absente des partis politiques et des structures de représentation classiques: seuls 1 % des jeunes sont membres d’un parti politique. Si cette tranche de la société exprime ses préoccupations sur les réseaux sociaux ou à travers des mobilisations et des manifestations, elle demeure réticente à adhérer aux partis traditionnels. Le Politologue Mohamed Bouden explique ce phénomène d’une génération apolitique.
Le Royaume a connu cette semaine une mobilisation de jeunes descendus dans la rue pour dénoncer la situation du système de santé et de l’éducation nationale.
Pour le politologue Mohamed Bouden, plusieurs facteurs expliquent ce phénomène; "Sans aucun doute, plusieurs facteurs se sont conjugués et ont donné naissance à ces expressions protestataires de la jeunesse, parmi lesquels l’essor fulgurant de la numérisation et des réseaux sociaux ainsi que les rôles joués par cette génération, qui a conduit un certain nombre de transformations dans plusieurs pays, notamment en Asie", souligne-t-il, avant d’ajouter "Mais les facteurs déterminants dans l’émergence de ces évolutions dans le contexte marocain sont le résultat d’une stagnation manifeste en matière d’inclusion et d’autonomisation de la jeunesse. Pour ceux qui suivent les affaires publiques, les prémices sociales de ces protestations étaient perceptibles à travers l’émergence de revendications territoriales et sociales dans plusieurs régions, accumulant ainsi des blocages entravant la voie de la réforme et du développement dans divers domaines."
Un désenchantement vis-à-vis des partis
Les jeunes Marocains trouvent que les partis sont déconnectés de leurs réalités quotidiennes. Le manque de transparence et de communication accentue le sentiment que les structures partisanes sont verrouillées et peu accessibles aux nouvelles générations.
"En réalité, les partis politiques et les syndicats n’ont pas réussi à gagner la confiance de ce vivier vital qu’est la jeunesse, faute d’audace à engager des révisions claires, selon des priorités définies, dans leurs approches, leurs méthodes de travail et dans leur manière d’attirer les élites montantes", estime Mohamed Bouden.
Et d’ajouter "Cela a rendu vaines leurs tentatives de regagner la confiance des jeunes, et même d’autres composantes de la société, en raison d’un manque évident de leadership."
Une crise de confiance dans les institutions
Plusieurs enquêtes montrent que les jeunes ne font pas confiance aux partis politiques, souvent jugés inefficaces face aux défis de l’emploi, de l’éducation et de la santé.
Le politologue suppose que "les partis politiques ont expérimenté diverses formes de renouvellement de leur modèle, mais la baisse de confiance du public à l’égard de leur rôle en matière d’encadrement, d’éducation, de formation et de médiation, ainsi que dans le cadre des instances issues du processus démocratique, risque d’infliger un préjudice indéniable à l’édifice démocratique. Les partis constituent en effet l’un des piliers essentiels de l’instauration d’une véritable citoyenneté, comme l’a souligné Sa Majesté le Roi Mohammed VI dans ses discours."
Et de poursuivre "Dès lors, il est inconcevable d’imaginer une participation partisane efficace sans une large confiance et une participation active des citoyens. De même, il est difficile de concevoir une politique responsable alors qu’il subsiste des écarts évidents entre les attentes de certaines catégories sociales ou de certaines régions et ce que peuvent accomplir les instances issues du processus électoral. C’est là une question fondamentale que pose la jeunesse d’aujourd’hui. En conséquence, il ne faut pas tolérer certains dérapages et pratiques étroites et erronées qui compromettent les acquis démocratiques que le Royaume du Maroc a atteints en matière de pluralisme, d’ouverture, de régulation et de consolidation du processus de démocratisation de la société."
Un désintérêt ou une autre forme d’engagement?
Dire que les jeunes "n’aiment pas la politique" est réducteur à cette tranche sociale. En réalité, ils la pratiquent autrement: à travers l’associatif, le militantisme local, ou encore l’engagement environnemental et culturel.
Selon Mohamed Bouden, leur refus des partis n’est pas une indifférence au bien commun, mais une recherche de nouveaux canaux d’expression, jugés plus libres et plus authentiques.
"Je considère que la prise en charge de ses revendications sociales, économiques et territoriales a toujours représenté une porte d’entrée pour limiter la propagation du doute quant à l’utilité des structures de gouvernance et de la démocratie en particulier. Étant donné l’incapacité de certaines instances issues du processus démocratique à dépasser certaines situations avec souplesse et audace, la conséquence est souvent un déséquilibre dans la relation contractuelle entre ces instances et un certain nombre de citoyens. Cela entraîne parfois l’apparition de dynamiques protestataires exprimant le pouls de la société, sa vitalité et la largeur de l’espace d’expression dans le pays", explique-t-il.
Et d’ajouter "À travers cette fenêtre encadrée par la Constitution et les lois en vigueur, les jeunes soulèvent une série de questions pressantes relatives aux inégalités territoriales, aux conditions de vie, aux besoins fondamentaux, à la moralisation de la vie politique et autres interrogations auxquelles il est possible de répondre en adoptant une approche réaliste et double et produire des solutions, tout en communiquant dessus pour convaincre. Cela permet de préserver l’importance de l’expérience démocratique marocaine dans un contexte mondial marqué par les conflits".
Pour conclure, Mohamed Bouden rappelle que le citoyen et la jeunesse marocaine jouent un rôle central "Même si aucune expérience démocratique émergente ne peut être exempte de difficultés, de tensions et de conflits d’intérêts, le citoyen, naturellement, joue un rôle central dans l’alerte, la participation, la proposition, le choix de ses représentants, la contribution à l’élaboration des politiques et le renforcement de la transparence".
Ainsi, loin d’un désintérêt total, les jeunes Marocains redéfinissent leur rapport à la politique. Déçus par les partis, ils investissent d’autres espaces d’expression et d’action, notamment les réseaux sociaux, les associations et les mobilisations citoyennes. Une évolution qui interroge l’avenir de la représentation démocratique au Maroc et pousse les formations politiques à repenser en profondeur leur lien avec cette génération en quête de crédibilité et de changement.
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