Société
L’autodiagnostic: quand la quête de symptômes vire au danger pour la santé
26/04/2026 - 12:14
Khawla Znaizini
À l’ère de l’accès rapide à l’information, de nombreuses personnes se tournent vers les moteurs de recherche, les réseaux sociaux ou encore les applications d’intelligence artificielle pour interpréter les symptômes qu’elles ressentent.
Ce phénomène, appelé « autodiagnostic », suscite des inquiétudes croissantes chez les médecins et les experts en raison des risques qu’il comporte, notamment lorsqu’il conduit à la prise de médicaments inappropriés ou au retard du diagnostic médical.
Le spécialiste des maladies infectieuses et de la médecine préventive, Jaâfar Heikel, estime que ce phénomène s’est aggravé ces dernières années avec la large diffusion des informations médicales sur Internet.
Dans une déclaration à SNRTnews, il a expliqué que cette tendance remonte à plusieurs années, lorsque certains patients préféraient se rendre directement en pharmacie pour obtenir des médicaments sans consulter un médecin, s’exposant ainsi à des effets secondaires imprévus ou à une diminution de l’efficacité du traitement.
Un nouveau « référent médical »
Il a indiqué que l’autodiagnostic est particulièrement lié aux maladies respiratoires. En effet, de nombreuses personnes associent automatiquement des symptômes comme le rhume ou la toux à une infection bactérienne et prennent des antibiotiques sans ordonnance, alors que près de 80 % des maladies respiratoires et ORL sont d’origine virale et ne nécessitent pas ce type de traitement. Cela mène à la résistance aux antibiotiques et la perte de leur efficacité à l’avenir.
Des pratiques similaires sont observées pour les maladies digestives, où certaines personnes prennent des médicaments liés à l'helicobacter pylori ou au syndrome du côlon irritable dès l’apparition de douleurs abdominales ou de diarrhée, sans effectuer les examens nécessaires. Or, ces symptômes peuvent être dus à un virus, une intoxication alimentaire ou d’autres troubles.
Il a également ajouté que les réseaux sociaux jouent souvent le rôle de « référence médicale » pour certaines personnes, malgré l’absence de rigueur scientifique. Beaucoup de patients, notamment ceux souffrant d’infections virales, bactériennes ou de symptômes chroniques, recherchent leurs symptômes en ligne pour établir eux-mêmes un diagnostic, puis prennent des médicaments sur la base des informations trouvées.
Il a mis en garde contre le fait que cette dépendance aux informations en ligne peut retarder le diagnostic réel, ce qui peut conduire à des stades plus avancés de la maladie nécessitant des examens et des traitements plus complexes. Il a aussi souligné qu’environ 62 % des Marocains pratiquent l’automédication sans consultation médicale.
L’automédication
De son côté, le médecin et chercheur en politiques et systèmes de santé, Tayeb Hamdi, a affirmé que l’autodiagnostic, qui conduit souvent à l’automédication, repose principalement sur des expériences passées vécues par la personne elle-même ou par ses proches présentant des symptômes similaires.
Il a précisé que cette approche diffère totalement du diagnostic médical, qui repose sur une analyse des symptômes dans le contexte global de la santé du patient, sur l’expérience et les connaissances scientifiques du médecin, ainsi que sur des examens et analyses médicaux, en tenant compte des conditions climatiques et sociales du patient.
Selon lui, la propagation de ce phénomène est également liée à la facilité d’accès à l’information médicale, alors que de nombreux patients considèrent les moyens traditionnels, comme la recherche en ligne ou les conseils de l’entourage, comme plus rapides et moins coûteux qu’une consultation médicale.
Certains patients atteints de maladies chroniques recherchent aussi des traitements alternatifs dans l’espoir d’une guérison plus rapide.
56 % des informations sont fausses
Hamdi a indiqué qu’une grande partie des maladies faisant l’objet d’un autodiagnostic concerne la santé mentale, comme la dépression et l’anxiété, ainsi que les maladies dermatologiques et celles des systèmes digestif et respiratoire. Toutefois, le problème réside dans la diffusion d’informations inexactes sur Internet : des données montrent que 56 % des informations relatives à la santé mentale en ligne sont erronées, tandis que 54 % des utilisateurs des réseaux sociaux suivent des informations de santé incorrectes.
Il a ajouté que 27 % des personnes souffrent d’anxiété liée à l’autodiagnostic, car la recherche constante de symptômes peut les amplifier ou provoquer une forme d’hypocondrie. Certaines personnes continuent même à traiter des maladies inexistantes ou retardent la prise en charge de pathologies réelles.
Dans le même contexte, Saïd Afif, président de la Société marocaine des sciences médicales, a souligné que l’autodiagnostic repose souvent sur l’idée qu’il permet d’économiser du temps et de l’argent, mais cette perception peut avoir des conséquences inverses. Les informations disponibles ne peuvent remplacer un diagnostic médical fondé sur l’expertise et l’examen clinique.
Il a précisé que la formation d’un médecin nécessite entre sept et neuf ans d’études, pouvant atteindre douze à treize ans pour certaines spécialités, ce qui rend impossible de remplacer cette expertise par une simple recherche en ligne.
Le diagnostic médical ne repose pas uniquement sur l’observation des symptômes : il passe par plusieurs étapes, dont l’examen clinique, les analyses médicales et les examens spécialisés, avant de déterminer le traitement approprié.
Afif a également averti que les risques de l’autodiagnostic augmentent chez les personnes atteintes de maladies chroniques ou suivant un traitement, car la prise de médicaments de manière aléatoire peut aggraver leur état ou entraîner des complications graves comme une insuffisance rénale.
Il a insisté sur le fait que certaines catégories sont particulièrement vulnérables, notamment les nourrissons, les enfants et les personnes âgées, pour lesquels une consultation médicale est nécessaire même en cas de symptômes apparemment bénins.
Enfin, il a expliqué que la propagation de ce phénomène est liée à plusieurs facteurs, notamment le coût élevé des soins pour certaines familles, la difficulté d’obtenir des rendez-vous médicaux, la diffusion d’informations inexactes sur Internet et les réseaux sociaux, ainsi qu’un manque de communication entre certains patients et médecins et des expériences médicales jugées insatisfaisantes.
Les experts estiment que la solution ne réside pas uniquement dans la mise en garde contre les dangers de l’autodiagnostic, mais aussi dans le renforcement de l’éducation sanitaire et l’amélioration de l’accès aux services de santé. Ils appellent à intensifier les campagnes de sensibilisation sur les risques de l’automédication et l’importance d’un diagnostic précoce, ainsi qu’à accélérer la généralisation de la couverture sanitaire et à améliorer l’accès aux soins.
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