Art & Culture
Le Festival International du Film de Marrakech… une plateforme d’expression pour un cinéma d’un monde complexe
28/11/2025 - 13:31
Jamal El Khanoussi
Le Festival International du Film de Marrakech marque une étape cinématographique majeure, reflétant en profondeur les bouleversements de l’année 2025, dans un monde rythmé par des crises successives: conflits, migrations massives, polarisation politique et perte de confiance envers les institutions traditionnelles. Pourtant, au cœur de ce tumulte, le cinéma prouve encore sa capacité à bâtir des ponts humains par l’image, transformant Marrakech en l’un des espaces les plus importants de cette expression esthétique.
Avec une programmation riche rassemblant des films de 31 pays, le festival donne une voix forte à un cinéma différent, venu d’Afrique, du monde arabe, d’Asie et d’Amérique latine. Non pas comme une simple présence symbolique, mais comme un vecteur des questions de notre époque: migrations, crises politiques, mémoire collective. Un cinéma qui dépasse le discours direct pour aller vers des formes artistiques complexes, brisant les codes traditionnels et exprimant les angoisses contemporaines dans une langue poétique audacieuse.
Dans cette perspective, la compétition officielle occupe le cœur de la programmation: 13 premiers et deuxièmes longs-métrages réalisés par des cinéastes venus d’Égypte, du Maroc, de Tunisie, du Nigeria, d’Afrique du Sud, jusqu’au Royaume-Uni et Singapour. La plupart de ces œuvres interrogent la mémoire collective, le colonialisme, la migration ou la violence, tout en dépassant l’approche strictement descriptive pour atteindre des niveaux poétiques et esthétiques plus complexes.
Les styles narratifs, eux, se diversifient et se réinventent: du réalisme à l’expérimentation visuelle, du mélange documentaire–fiction au dispositif hybride proche du théâtre. Ici, le fond ne se dissocie pas de la forme: le cinéma n’est pas seulement un miroir du réel, mais un outil pour le remodeler.
La ville ocre devient ainsi un lieu d’écoute et d’échange, où les films ne se contentent pas d’être projetés: ils sont discutés et célébrés comme des outils de résistance. Marrakech ne présente pas son cinéma alternatif comme un événement ponctuel, mais comme un axe narratif durable permettant de fabriquer du sens et d’imaginer l’avenir, à travers les ateliers de production et l’élargissement des collaborations entre cinéastes.
Mais la question la plus profonde posée, explicitement ou implicitement, par la programmation du Festival de Marrakech 2025 est la suivante: quelle narration voulons-nous dans ce monde fragmenté? Allons-nous nous contenter de reproduire les représentations de la victime, de la souffrance, ou devons-nous avancer vers un langage cinématographique qui place le sujet comme acteur, et non plus seulement comme objet? Les films présentés proposent des récits qui dépassent le documentaire traditionnel et la morale attendue, pour aller vers une expérimentation visuelle et formelle ouvrant l’espace à la multiplicité des voix, des interprétations et des visions. Des récits qui placent l’expérience individuelle au cœur du collectif, et repensent la manière même de raconter.
De là naît également une autre interrogation: quelle image voulons-nous produire, et comment, et par qui sera-t-elle produite?
L’image n’est pas seulement une représentation du réel: elle en est une construction. Dans ce sens, le cinéma n’est pas un simple miroir, mais un outil de façonnage symbolique et cognitif.
La production cinématographique issue de ce cinéma alternatif, mis en avant par Marrakech, s’appuie parfois sur des moyens modestes, mais génère des images complexes. Ce que nous montre Marrakech cette année, c’est la confirmation que l’image possible ne dépend pas toujours de budgets colossaux, mais d’un regard libre, d’une plateforme équitable et d’un soutien continu aux cinéastes indépendants capables de formuler leur propre narration sans intermédiaires… Et c’est précisément ce que fait le Festival de Marrakech avec une grande compétence et une simplicité naturelle.
Jamal El Khanoussi
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