Société
Les graines de “kif” entrent dans l’alimentation des volailles… des recherches marocaines ouvrent de nouveaux horizons
23/02/2026 - 15:01
Youness Oubaali
Alors que le Maroc poursuit son processus de régulation des usages licites du cannabis, les résultats de recherches scientifiques nationales, lancées il y a plusieurs années, commencent à émerger, révélant des potentialités inédites de cette plante en dehors de ses usages traditionnels.
Des chercheurs marocains ont franchi des étapes avancées, plaçant le Royaume parmi les pays qui investissent scientifiquement dans "l’or vert" afin de renforcer la sécurité alimentaire et d’améliorer la qualité des produits d’origine animale. L’objectif consiste à valoriser les graines de cannabis "beldi", non plus comme simple matière première traditionnelle, mais comme une innovation susceptible d’améliorer la valeur nutritionnelle des œufs et des viandes.
Dans ce contexte, le professeur Ahmed El Amrani, responsable de l’équipe de recherche au laboratoire LAPABE, relevant de l’Université Mohammed Ier d’Oujda, a indiqué, dans des déclarations à SNRTnews, que le projet a été lancé en 2020, soit avant la création de l’Agence nationale de réglementation des activités relatives au cannabis. Il a bénéficié d’un financement du Centre national pour la recherche scientifique et technique et de l’Agence nationale des plantes médicinales et aromatiques, et s’est poursuivi jusqu’en 2025, après cinq années d’expérimentations en laboratoire et en conditions appliquées.
Du salon avicole à l’horizon de la sécurité alimentaire
Les premiers résultats appliqués de ce projet de recherche ont été présentés lors de la 24ᵉ édition du Salon avicole de Casablanca "FISA-Dawajine 2023", mettant en avant le projet comme l’un des modèles reliant recherche scientifique et développement agricole.
L’approche proposée par les chercheurs ne se limite pas à substituer un ingrédient d’aliment à un autre. Elle vise à redéfinir la filière du cannabis "beldi" en tant que ressource économique intégrée, créatrice de valeur ajoutée dans l’agriculture, l’industrie agroalimentaire et les industries de transformation.
Trois institutions, un même objectif scientifique
Le projet repose sur une coopération en recherche-développement entre le laboratoire LAPABE de la Faculté des sciences – Université Mohammed Ier d’Oujda, l’Institut royal des techniciens spécialisés en élevage de Fouarat – Kénitra, et l’Agence nationale des plantes médicinales et aromatiques à Taounate.
L’enjeu scientifique était précis: tester la possibilité de remplacer une partie du maïs dans l’alimentation des volailles par des graines de cannabis "beldi", tout en suivant l’impact sur la croissance, la productivité et la qualité des produits animaux.
Selon le professeur El Amrani, le projet a bénéficié d’un soutien institutionnel de l’Université Mohammed Ier d’Oujda, qui a accompagné ses différentes phases à travers l’encadrement scientifique et la mise à disposition des infrastructures de recherche nécessaires.
Des résultats encourageants
Le professeur, qui a mené de nombreuses recherches dans ce domaine et encadré plusieurs doctorants à cette fin, affirme que les essais semi-industriels réalisés sur des poules pondeuses et des poulets de chair ont abouti à la production d’œufs enrichis en acides gras insaturés, notamment en oméga 3 et oméga 6.
Son équipe a également constaté une augmentation de la teneur en tocophérols (antioxydants liposolubles), ainsi qu’une amélioration notable du profil lipidique des viandes de volaille.
Le professeur El Amrani a souligné que l’intégration des graines de cannabis dans la formulation des aliments a démontré un transfert direct des lipides bénéfiques des graines vers le jaune d’œuf, constituant un indicateur scientifique clair de l’efficacité de cette valorisation nutritionnelle.
Les recherches ont également conclu que les molécules bioactives présentes dans le cannabis "beldi" peuvent jouer le rôle de promoteurs de croissance naturels, réduisant ainsi le recours aux antibiotiques, en cohérence avec les orientations internationales visant à limiter leur utilisation dans la production animale.
L’identité génétique du cannabis "beldi"
La recherche ne s’est pas limitée à l’alimentation animale. Elle s’est étendue à l’étude de la diversité génétique du cannabis "beldi" dans quatre principales zones du Rif, à travers des techniques de génotypage et l’évaluation des caractéristiques héréditaires, précise le professeur.
Les travaux ont également porté sur l’amélioration des méthodes d’extraction des huiles de graines de cannabis et leur caractérisation physico-chimique, ainsi que sur l’identification de molécules bioactives ouvrant des perspectives d’application prometteuses dans les domaines des cosmétiques et des soins de la peau.
Ce projet à dimension socio-économique a donné lieu à quatre thèses de doctorat soutenues entre 2023 et 2025, en plus de plus d’une vingtaine de publications scientifiques internationales indexées dans des revues de renom.
D’un sous-produit négligé à une ressource à forte valeur ajoutée
L’innovation repose sur ce que l’on appelle les sous-produits de la plante de kif. Alors que l’exploitation traditionnelle se concentre sur les fleurs et les feuilles, les graines, les tiges et les racines sont longtemps restées sans réelle valeur ajoutée.
À cet égard, le professeur El Amrani explique que le projet vise à valoriser ces composantes, notamment dans le contexte de l’autorisation de la culture du cannabis dans les montagnes du Rif, ce qui permettra de disposer de quantités importantes de matières auparavant considérées comme des déchets.
Il ajoute que, malgré l’existence d’expériences internationales ayant recours aux graines de lin ou au chanvre industriel importé dans l’alimentation des volailles, l’élément d’innovation de l’expérience marocaine réside dans l’utilisation de graines "beldi" cultivées localement, avec leurs spécificités génétiques et chimiques propres.
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