Art & Culture
Les réseaux sociaux nouveaux alliés du livre: Zineb Mekouar éclaire sur le rôle important de la littérature pour la jeunesse marocaine
01/03/2026 - 23:20
Malak Zougagh
À travers la nouvelle littérature marocaine, la jeunesse marocaine se retrouve entre ses pages. Dans un espace libre de jugement, comme le définit l’autrice Zineb Mekouar, le livre permet une évolution de l’identité marocaine, se multipliant à travers le monde et les cultures… Entretien avec l’autrice de "Souviens-toi des abeilles" ou encore "La poule et son cumin", révélant à SNRTnews tous les aspects modernes du livre
Pensez-vous que les réseaux sociaux peuvent devenir des alliés du livre?
Oui, il y a des communautés sur les réseaux sociaux autour du livre; les gens lisent et donnent leurs avis. Les réseaux sociaux, quand ce n’est pas une addiction, c’est une plateforme qui permet, entre autres, de partager des lectures, c’est un allié du partage. Cela peut aussi aider à dépasser une certaine forme de solitude, à rencontrer autour des livres, et ces rencontres se transforment en book club où sont partagées les lectures de chacun.
Quels types d’histoires parlent le plus aux jeunes Marocains actuellement?
Pour moi, les jeunes ont une curiosité incroyable du monde, c’est de leur âge. Ils ont cette envie de découvrir, de voyager, mais aussi de mieux se comprendre. Il n’y a pas de type d’histoire particulière qui pourrait les attirer, car tout peut être intéressant. Ce qu’on me dit souvent quand je suis au Maroc, c’est qu’ils sont contents de se retrouver héros de romans, ça les aide à comprendre la société marocaine, à retrouver ce qu’ils connaissent, à appréhender de nouvelles nuances. Certains me demandent alors d’écrire sur le Maroc pour continuer à mettre en mots la complexité de notre société, notre identité. D’autres me disent d’écrire sur l’ailleurs, pour les faire voyager. Voilà pourquoi nous avons besoin de romancières et romanciers! Je suis heureuse qu’il y ait de plus en plus de plumes marocaines.
La littérature peut-elle aider les jeunes à mieux comprendre leur identité?
J’en suis certaine, et c’est pour ça que j’écris, mes livres sont engagés dans le vivre ensemble. La littérature est un espace neutre, on ne dit pas qui est bien ou qui est mauvais, ça permet de construire sa propre vision et opinion, et comme a dit Balzac "le roman est l’histoire privée des nations". On arrive à mieux se comprendre et à comprendre l’époque. Par exemple, on prend conscience des enjeux des droits des femmes, de la vulnérabilité de l’enfance. Et donc la littérature peut aider, puisque c’est un lieu où on ne juge pas mais où l’on raconte des trajectoires de vie.
Quel rôle joue l’école dans l’amour de la lecture?
L’école a un rôle à jouer dans le fait de rendre l’objet livre accessible et aussi d’essayer de susciter l’intérêt de la lecture. Il est bien sûr nécessaire de faire lire des classiques, mais aussi de montrer des romans du Maroc contemporain et/ou qui parlent de la société marocaine, pour que les lectrices et lecteurs puissent aussi s’identifier, se dire: tiens, ce personnage vit quelque chose que je vis, ou je connais quelqu’un qui l’a vécu. La famille aussi joue un grand rôle dans le rapport à la lecture, bien sûr. Mais si personne dans notre famille ne lit, l’école peut permettre de pallier ce manque et d’apprendre à aimer lire.
Faut-il moderniser la manière dont on présente les livres aux jeunes?
En tout cas oui par rapport à quoi sert la littérature. Parce qu’il y’a plein d’alternatives à la lecture, les films, les séries, le streaming etc… Il faut alors montrer que le livre est un moyen qui peut nous faire voyager, nous faire grandir. Ça peut être intéressant de montrer aux jeunes des livres qui les touchent, et ils se disent: tiens. Ça me parle cette histoire, ce n’est pas juste des pages écrites mais des choses qui pourraient arriver. La lecture d’un livre, ça peut bouleverser une vie parce que ça peut venir toucher des émotions très intimes, et mettre des mots sur des ressentis profonds. C’est cela qu’il faut essayer de montrer à la jeunesse.
Le roman reste-t-il un format adapté aux nouvelles générations?
Je suis convaincue que le roman est un format adapté à n’importe quelle génération, notamment celle-là. Quand on regarde un film, on peut voir ce que le personnage ressent, mais on ne peut pas le vivre avec lui. Alors qu’avec un roman on est avec les personnages, et à l’intérieur même de leurs émotions, de leur psychologie. On vit presque à leur place, quelque part. C’est très puissant.
Comment la jeunesse marocaine d’aujourd’hui redéfinit-elle l’identité nationale littéraire?
D’abord, une identité, ça évolue et c’est quelque chose qu’on crée. La littérature c’est l’endroit de l’imaginaire par excellence, donc en écrivant sur le Maroc, on permet de faire évoluer cette identité marocaine. Plus on va écrire des livres sur le Maroc, plus on comprend la complexité de l’identité et son évolution. Le roman c’est l’endroit même où on imagine les choses.
Les jeunes marocains vivent-ils une identité plurielle plus assumée qu’avant?
Oui il y’a de tout, à la fois un vent de modernité, d’identité plurielle, on met en avant les différentes origines du Maroc, l’africanité du Maroc. On est de plus en plus à l’aise avec nos origines, on en est fiers. C’est important, car l’identité marocaine est premièrement plurielle, à l’origine il y’a eu les amazighs, les juifs, les arabes d’Andalousie, et on est de plus en plus à l’aise avec le fait qu’on soit un mélange. On est à la fois africain et méditerranéen, on a des influences du sud de l’Europe, etc. Cette ouverture sur notre complexité intrinsèque est une grande et belle nouvelle car c’est une richesse.
Comment écrire le Maroc d’aujourd’hui sans tomber dans les clichés?
Il faut être sincère et authentique. Tant qu’on est dans la sincérité on évite les clichés. Mais si on commence à calculer ce qui peut plaire ou déplaire, on peut tomber dans le cliché. Quand on me demande pour qui et pourquoi j’écris? J’écris tout simplement parce que je pense que c’est important. Mais il faut aussi avoir une éthique, si on ne connait pas les sujets, il faut se documenter, sinon on tombera facilement dans le cliché.
Quel Maroc inspire le plus votre écriture: celui du passé ou celui d’aujourd’hui?
Les deux, et surtout les liens entre eux, l’évolution de ces liens. L’identité d’il y’a 50 ans n’est bien sûr pas la même, que ce soit par exemple par rapport à l’égalité homme/ femme où l’évolution de l’identité marocaine. Les romans permettent de montrer cette évolution, par différents personnages, à différentes époques, ils captent l’ère du temps.
La diaspora marocaine contribue-t-elle à enrichir le récit national?
Bien sûr, quel que soit l’endroit où sont les Marocains, ils enrichissent le récit marocain. Beaucoup d’étudiants vont à l’étranger et rentrent au pays, et ces années passées à l’étranger les façonnent, les font voir le monde différemment. Le Maroc s’enrichit forcément de cela. La diaspora permet aussi d’apporter des richesses par la langue, anglais, français, arabe, néerlandais… Il y’a une richesse culturelle, de part cette diversité, qui offre le pouvoir de se remettre en questions: "au Maroc c’est ainsi, mais là-bas c’est comme ça c’est différent". La littérature n’a pas de frontières, la seule frontières c’est celle qu’on se met nous même, le roman permet de raconter des histoires de partout, et raconter les histoires de la diaspora permet aussi de montrer la pluralité du Maroc.
Pensez-vous que la diversité linguistique est une richesse pour la création littéraire au Maroc?
Oui, le Maroc lui-même est un carrefour de langues. On parle l’arabe darija et l’amazigh. Le nord du Maroc parle espagnol. Quand on naît au Maroc, on parle au minimum deux langues. Parler plusieurs langues, fait intrinsèquement part de l’identité marocaine, on sait tout petit avec qui on va parler telle langue. Les Marocains de la diaspora continuent ce qu’ils ont appris petits au Maroc.
Si vous deviez résumer en une phrase l’importance de lire aujourd’hui au Maroc, que diriez-vous?
C’est l’importance de se mettre à la place de l’autre. Parce qu’on ne peut pas comprendre l’autre sans se mettre à sa place. Et lire un livre, c’est se dire: je me mets à ta place sans te juger. C’est ce qui est très puissant.
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