Société
Omra 2.0: quand une pratique religieuse se commercialise
12/03/2025 - 22:33
Khaoula Benhaddou
Plus rien n’arrête les influenceurs! Après "routini alyaoumi", "les tables ramadanesques" et la publicité pour des produits concurrents, certains influenceurs ont trouvé un nouveau marché juteux: l’Omra du Ramadan. Tous les moyens sont-ils bons pour recruter de nouveaux followers? La religion peut-elle aussi devenir un produit commercial? Et y a-t-il une place pour l’éthique dans ce métier qui cartonne? Éléments de réponse
Dès les premiers jours du mois sacré, plusieurs influenceuses ont vêtu leurs plus belles jellabas (souvent empruntées ou reçues de stylistes de renom) et se sont dirigées vers la Mecque pour entamer leur voyage de "rêve".
De la première marche de l’avion jusqu’à l’hôtel, ces influenceuses et influenceurs, qui accompagnent souvent des membres de leur famille dans ce périple "spirituel", taguent les agences de voyage qui leur ont "proposé des offres alléchantes".
Compagnie aérienne, agence de voyage, transport, hôtel, restauration, tenues pour Omra et même produits de beauté… tout est sponsorisé ou offert aux influenceuses qui n’ont qu’à taguer le nom commercial de l’entreprise et citer ses nombreux, très nombreux avantages…
Tawaf en direct!
Pour rendre ce voyage spirituel plus attractif, les influenceurs et influenceuses portent chaque jour de nouvelles tenues créées spécialement pour l’occasion. Mieux encore, ces personnes partagent les moindres détails de leur omra avec leurs followers.
Tawaf, Safa wa Marwa, prières et le toucher de la Kaaba… ces moments censés se dérouler dans une ambiance spirituelle sont souvent diffusés en direct pour jouer sur les émotions des followers et les pousser à faire appel aux services des mêmes agences.
Les influenceurs: des commerciaux des temps modernes
Pour le sociologue Mouhcine Benzakour, certains influenceurs exploitent la religion pour gagner de nouveaux followers ou recruter de nouvelles marques. "Ce qu'on remarque sur les réseaux sociaux, et surtout chez les influenceurs, c'est qu'ils n'hésitent pas à utiliser tous les moyens possibles pour avoir le plus de followers. Quand on parle de produits commerciaux, on a tendance à valider, mais quand il s'agit d'exploiter le côté religieux, surtout en période de Ramadan, là, la question d’éthique se pose et s’impose".
Et d'ajouter "Ces personnes, qui n'ont jamais été formées dans ce sens et qui ne respectent pas les valeurs de la nation, de la culture et de la religion, jusqu'où devraient-elles aller? Est-ce que cette nouvelle technologie est en train de détruire ce qui est beau en l'humain?"
Des influenceurs devenus idoles pour les consommateurs!
Entre l'entreprise qui veut faire de la publicité pour sa marchandise, et l'influenceur qui utilise son réseau pour avoir des nouveaux clients, le consommateur est souvent gavé de stories et de publications sponsorisées.
Pour le sociologue Mouhcine Benzakour, le consommateur a un rôle crucial à jouer dans ce sens; "On ne peut pas parler que des influenceurs, puisque les consommateurs sont également responsables. Pourquoi les suivent-ils? Pourquoi y a-t-il autant de followers? Est-ce que ces derniers ont perdu le sens de l'esprit critique?"
Et de se demander "En l'absence de l'idole politique ou culturelle, le consommateur fera de l’influenceur son idole. Mais est-ce que les influenceurs jouent ce rôle malgré qu'ils soient incompétents dans ce domaine?"
La responsabilité de tous
Avant de pointer du doigt sur les influenceurs, Mouhcine Benzakour rappelle que la propagation de ce phénomène est la responsabilité de tous. "On ne va pas tout coller à l'influenceur ni au consommateur, mais aussi à l'intelligentsia marocaine qui ne joue plus son rôle. Quelque part, nous sommes tous responsables. Aujourd’hui, on ne parle plus du monde virtuel, puisque le virtuel est devenu une réalité sociale".
Une réalité sociale qui n’est pas sans danger pour les générations futures, comme l'explique le sociologue; "Ce phénomène impacte les comportements, les émotions et les décisions des générations. Et le pire, c’est que les influenceurs exploitent tout sans respecter l’éthique ni la déontologie, parce que ce métier n’est pas régi par des lois. Pour cela, la société civile, les penseurs, les politiciens, les parlementaires et l’intelligentsia marocaine doivent réagir pour changer les choses."
Pour rappel, plusieurs savants et hommes de religion se sont offensés de cette tendance, soulignant que la Mecque n'est pas une destination touristique et que le croyant doit se concentrer sur sa foi au lieu de lancer des directs et faire des stories.
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