Société
Recherche scientifique au Maroc: Quels défis pour les doctorants face à l’exigence de publication?
08/07/2026 - 15:25
Hiba Afza
Au cœur du système universitaire marocain, l’accès au statut de docteur est désormais conditionné par une étape essentielle: la publication d'articles dans des revues scientifiques internationales.
Si cette exigence vise à rehausser la qualité des thèses et le rayonnement du pays, elle place les jeunes chercheurs face à un parcours du combattant. Entre contraintes financières, barrières méthodologiques et rigueur éditoriale, la réalité du doctorat s'avère complexe.
La publication, un pivot incontournable de la reconnaissance scientifique
Aujourd’hui, la publication scientifique occupe une place prépondérante dans le parcours doctoral au Maroc. Elle ne constitue plus une simple formalité, mais le cœur même de la validation des travaux. Interrogé par SNRTnews, le Pr Fathallah Rerhrhaye, maître de conférences à l'ENSA de Berrechid, explique que cette démarche "permet au doctorant de montrer que son travail ne se limite pas à une thèse soutenue devant un jury, mais qu’il apporte une contribution réelle, vérifiée et discutée par la communauté scientifique". Cette ouverture sur le monde valide la rigueur du chercheur avant qu'il n'obtienne son titre.
Cependant, la confrontation avec les standards internationaux révèle rapidement les premières failles du processus. Le Pr Rerhrhaye souligne que les doctorants rencontrent plusieurs difficultés pour publier dans des revues reconnues. Selon lui, il y a d’abord la difficulté de bien positionner le sujet par rapport aux travaux existants, puis celle de construire une méthodologie solide et de rédiger l’article selon les normes globales. Le professeur constate que "beaucoup de doctorants ont de bons résultats, mais ils peinent parfois à formuler clairement leur contribution, à bien discuter leurs résultats ou à répondre aux remarques des reviewers".
Le choc de la réalité du terrain et la lenteur des processus
Cette analyse théorique se vérifie concrètement sur le terrain. Reda Adjar, doctorant chercheur en Génie électrique et systèmes embarqués, partage son expérience quotidienne avec SNRTnews. Pour ce jeune scientifique, les principales difficultés résident dans l'adaptation du travail technique aux exigences éditoriales très strictes des revues. À cela s'ajoute une contrainte temporelle majeure, à savoir "les délais de révision (peer-review) qui sont souvent trop longs pour des domaines évoluant aussi vite que l'Internet des objets (IoT) et les télécommunications". Cette lenteur administrative peut parfois rendre obsolètes des recherches pourtant novatrices.
Au-delà de la rédaction et de l'attente, l'accès à l'information elle-même pose problème. Le jeune chercheur pointe du doigt "l'accès parfois bloqué à certaines bases de données scientifiques payantes, ce qui complique la recherche bibliographique" en amont de la rédaction. Ces barrières à l'entrée obligent les étudiants à déployer des trésors d'ingéniosité pour simplement consulter l'état de l'art dans leur propre discipline, ralentissant ainsi la production scientifique globale.
Le gouffre financier de l'Open Access et le spectre des revues prédatrices
Le défi le plus lourd à porter pour les doctorants reste sans conteste le volet financier. L'avènement des publications en Open Access (accès libre) a déplacé les coûts de lecture vers les auteurs à travers des frais de publication (APC) souvent prohibitifs. Reda Adjar confie à SNRTnews que "l'impact financier est majeur, principalement à cause des frais de publication en Open Access qui sont exorbitants et empêchent de maximiser la visibilité des recherches". Le doctorant ajoute que le budget académique est souvent insuffisant pour couvrir les besoins en matériel expérimental, comme les composants ou les serveurs de test, ce qui pousse parfois les étudiants à l’autofinancement pour ne pas bloquer l’avancement de leurs travaux.
Cette détresse financière comporte un risque systémique pour la qualité de la recherche nationale. Le Pr Fathallah Rerhrhaye tire la sonnette d'alarme, affirmant que "certaines revues sérieuses demandent des montants élevés, ce qui dépasse souvent les moyens d’un doctorant. Cela peut pousser certains jeunes chercheurs vers des revues moins exigeantes, voire prédatrices." Pour contrer ce phénomène qui nuit à la crédibilité du chercheur et de son institution, le professeur insiste sur la nécessité d'accompagner les doctorants dans le choix des revues et de prévoir des mécanismes de soutien direct au niveau des laboratoires, des universités et des projets de recherche.
Refonder l’accompagnement pour propulser les jeunes chercheurs
Face à ce constat, des pistes de solutions émergent des deux côtés du corps universitaire. Sur le plan structurel et financier, le doctorant Reda Adjar estime "qu'il serait crucial que l'université établisse des accords avec les éditeurs pour annuler ou réduire drastiquement les frais d'Open Access". Pour fluidifier le quotidien de la recherche, il préconise également la création d'un fonds de roulement rapide au niveau des laboratoires afin de débloquer de petits budgets liés au matériel technique, ainsi que la mise en place d'ateliers de mentorat stratégique pour guider les étudiants dans le choix des revues et la gestion des critiques des évaluateurs.
De son côté, le Pr Rerhrhaye insiste sur le renforcement des compétences fondamentales. Pour élever le niveau de la recherche au Maroc, il convient d'améliorer l’encadrement méthodologique et d'organiser davantage de formations axées sur la rédaction scientifique, la recherche bibliographique, l’éthique et l'art de répondre aux relecteurs. Le professeur appelle également à encourager le travail en équipe au sein des laboratoires, à faciliter l’accès aux équipements et à soutenir financièrement les publications de qualité.
Malgré la rudesse de ce parcours, l'optimisme reste de mise chez les encadrants. Le Pr Fathallah Rerhrhaye conclut sur une note positive en rappelant que cette exigence de publication construit les piliers de demain, car "la publication apprend au doctorant la rigueur, la patience et l’humilité scientifique. Les rejets, les corrections et les révisions ne sont pas des échecs ; ils font partie de la formation du chercheur. C’est souvent cette expérience qui construit de vrais chercheurs capables de contribuer sérieusement au développement scientifique du pays."
Articles en relations
Technologie
Société
Monde
Société