Société
“Story time” au Maroc: quand l’émotion devient contenu
22/03/2026 - 13:11
Malak Zougagh
La persuasion est une technique qui permet de convaincre grâce à l’émotion. On peut retrouver cet exemple dans le film américain The Great Debaters où les orateurs, afin de clôturer et remporter le débat, ont recours à un discours émotionnel qui retrace une expérience personnelle émouvante.
Ces aspects que l’on peut également attribuer au “storytelling” sont actuellement utilisés par les influenceurs et créateurs de contenus marocains, qui misent sur la sympathie des internautes pour agrandir leur communauté.
À ce jour, le TikTok marocain, comblé de contenu de toute sorte: vlogs, tutoriels, sport et recettes saines, ne fait pas exception pour la “Story time”. Ce concept consiste à raconter des anecdotes drôles ou dramatiques, en différentes parties publiées séparément, pour attiser la curiosité des abonnés.
Dernièrement, ce concept est exploité par différentes “Tiktokeuses”, qui partagent leurs expériences, pour certaines, traumatisantes, afin de sensibiliser et faire écho à une histoire qui raisonnerait dans les oreilles de plusieurs autres “victimes” d’un récit semblable. Le plus important dans ce concept de story time n’est pas l’histoire ou l’anecdote elle-même, mais la manière dont elle est racontée.
On en prend exemple de la TikTokeuse marocaine Sara Mokhlesse, connu de son surnom “Souiira”, se distinguant sur les réseaux sociaux par son format “story-time” amusant et drôle, qui précise à SNRTnews que “à la base je voyais le concept juste comme du divertessment, mais avec le temps, quand le cercle des followers grandit et plusieurs catégories d’âge regardent mes vidéos, j’ai commencé à structurer mon contenu d’une façon à ne pas influencer inconsciemment une certaine catégorie d’âge entre 10 et 18 ans par exemple, et aussi pour respecter les plus grands et choisir les bons propos… et surtout raconter une anecdote où toutes les catégories se retrouveront, j’ai donc appris à structurer mon contenu pour le rendre plus captivant, plus fluide, pour tout le monde.”
En effet, le créateur de contenu prépare l’histoire, la publie et les abonnés consomment, sauf que le premier choix du genre de contenu est fait par l’abonné lui-même.
Daprès Sara Mokhlesse ce sont ses abonnés qui ont choisi son contenu; “… au début je ne réalisais pas qu’il fallait que tout influenceur se démarque par un concept spécial, et c’est venu lorsque j’ai posté ma première story time, qui a été filmée de manière spontanée et qui a percé… et puis j’ai reçu des commentaires du genre “you’re so funny, please don’t go bald”, ça a créé une connexion entre mes abonnés et moi, qui par la suite me disent qu’ils attribuent inconsciemment le terme story time à moi…”
L’une après l’autre, les créatrices de contenu, s’épaulant de leur communauté sur TikTok, “vident” leur sac émotionnel et partagent leurs sentiments pour montrer le côté imparfait de leurs vies, souvent embellies sur les réseaux sociaux, pour des raisons d’esthétique.
Ces histoires relatées en plus de 20 parties de 10 minutes chacune éveillent le côté sympathique des abonnés, qui l’expriment dans les commentaires avec un grand engagement. Certains sollicitent une suite rapidement, d’autres réagissent aux péripéties de l’histoire et d’autres font preuve d’empathie et donnent des conseils, tout en validant les sentiments de la narratrice.
Sauf que l’enchaînement de ce contenu a poussé les internautes marocains à se poser la question suivante: “n’exagèrent-ils pas un peu ou nous racontent-ils des mensonges?”
“On me dit souvent: comment se fait-il qu’à 21 ans tant de choses te sont arrivées?” avance Sara Mokhlesse, “tu dois inventer des choses un peu quand même? Mais non, ce sont des anecdotes qui peuvent arriver à tout le monde au quotidien, et puis ce n’est pas l’histoire qui est intéressante ou extraordinaire, mais plutôt la manière dont elle est narrée... parce qu’il y a toujours une manière de raconter qui rend l’histoire plus vivante, mais bien sûr sans inventer, des fois je peux ajouter des extraits de vidéo du jour où s’est passée l’anecdote pour être plus crédible et prouver à ceux qui m’accusent de mensonges qu’il s’agit bien de la vérité… et tout se joue sur la manière de raconter, je peux te dire en deux mots qu’un chien m’a mordu et ça ne donnera pas le même effet que si je viens détailler les faits pour en faire une vidéo d’une minute et demi.”
Dans l’avalanche de commentaires sur ces innombrables parties, certains se réjouissent de ce contenu tandis que d’autres ont un avis différent. On soupçonne ces créateurs d’une stratégie d’élargissement de la communauté et de la visibilité. Et malgré ces vérités, les utilisateurs, certes, expriment leurs soupçons sans pour autant s’abstenir de regarder. Sauf que la réalité peut se présenter autrement.
Il est évident que l’élargissement de l’anecdote dépend “du créateur et de l’histoire, des fois celle-ci mérite plusieurs parties pour être bien racontée, mais après c’est vrai que le format en plusieurs parties est utilisé généralement pour créer un suspense et donner l’envie de revenir, donc forcément ça joue sur les vues et la croissance, ça fait partie du jeu des réseaux", explique Sara Mokhlesse, “donc personnellement, j’essaie aujourd’hui de rester authentique dans ce que je raconte... Pour moi le plus important ce n’est pas les vues ou avoir plus d’abonnées et faire beaucoup de parties, mais je préfère que les gens voient que ma story time est vraie et réelle et qu’il y a une vraie connexion entre nous… et c’est dur d’en trouver tout le temps, mais je préfère être plus authentique que de raconter des mensonges.“
Malgré le retour positif que reçoivent ces créateurs de contenu, ce n’est pas pour autant qu’ils attribuent à n’importe quel événement l’étiquette de “story time eligible”. “Je garde certaines histoires pour moi parce qu’elles impliquent d’autres personnes… soit parce qu’elles seront mal interprétées.”
Tout ce qui est vécu n’est pas fait pour être raconté. Il est judicieux de garder certaines choses pour soi, conclut-elle.
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