Art & Culture
"A Sad and beautiful world": Le baiser contre l’oubli de Cyril Aris
04/09/2025 - 13:16
Jihane Bougrine
Présenté en avant-première à la section Venice Days de la Mostra de Venise, "A Sad and Beautiful World" de Cyril Aris se déploie comme une fresque intime dans un Liban fracturé. Entre la douceur d’un amour naissant et l’ombre des ruines, le film réussit à faire coexister lyrisme et désenchantement, beauté esthétisante et ancrage politique. Une œuvre sensible, qui embrasse la fragilité du monde tout en lui opposant la force des corps et du désir
Cyril Aris signe avec "A Sad and Beautiful World" son premier long métrage de fiction, mais la maturité de la mise en scène surprend. L’histoire pourrait sembler simple : trente années d’une relation entre deux êtres que tout oppose et qui pourtant s’aimantent avec une force irrésistible. Hasan Akil incarne l’idéaliste, amoureux tourmenté, animé d’une foi candide en l’avenir ; face à lui, Mounia Akl déploie une énergie indépendante, un mélange de cynisme et de tendresse qui en fait un personnage d’une modernité éclatante. Ensemble, ils deviennent les témoins d’un Liban en crise, ballotté entre effondrements politiques, guerres, désillusions, mais aussi instants de grâce suspendus.
Le film pourrait basculer du côté du mélodrame appuyé ou de la carte postale romantique. Il n’en est rien. Car le cinéaste libanais filme l’amour non pas comme un refuge naïf, mais comme une force de résistance au chaos. Sa narration est lente, ciselée, ponctuée de silences éloquents. Chaque plan est pensé comme un écrin: les regards qui se frôlent, les mains qui hésitent, un corps qui se détourne. Cette attention au détail, à l’infime, permet de donner à l’histoire une puissance universelle sans jamais tomber dans le cliché.
La lumière est au cœur du dispositif. Tantôt chaude et dorée, caressant les visages dans l’intimité des intérieurs ; tantôt crue et blafarde, lorsque la ville s’embrase et que la menace gronde. Le contraste visuel épouse la respiration du récit: l’éclat fragile des moments heureux, puis la noirceur de la violence politique. On pense à ce plan superbe où les deux amants courent sous un tunnel avant leur premier baiser: image presque publicitaire par son esthétisation, mais qui transcende le risque du kitsch par sa sincérité et son intensité émotionnelle.
Le montage épouse cette alternance entre lyrisme et brutalité. Des scènes intimes, parfois étirées jusqu’à l’immobilité, sont brutalement entrecoupées de séquences chaotiques, où le bruit et la fureur du monde rattrapent les personnages. Ce balancement crée des ruptures de ton qui peuvent désarçonner. Mais c’est aussi dans cette oscillation que se loge l’originalité du film : le quotidien amoureux n’est jamais à l’abri d’une explosion, d’une coupure d’électricité, d’une menace sourde.
Entre chaos et caresse
La direction d’acteurs mérite une mention particulière. Hasan Akil et Mounia Akl ne jouent pas seulement une romance, ils incarnent la complexité de deux êtres qui s’aiment à contretemps. Lui, solaire, obstiné, refuse de céder au désespoir , elle, plus sombre, consciente des impasses, préfère se protéger par l’ironie et la distance. Leur alchimie à l’écran est évidente, et le film s’appuie sur cette tension dramatique pour tenir le spectateur en haleine.
On pourrait reprocher au film son goût pour l’esthétisation, parfois proche du clip ou de la publicité. Mais cette tentation est contrebalancée par la gravité du propos et la sincérité du regard. Le réalisateur se permet des envolées lyriques précisément parce que son récit parle de l’essentiel : l’amour dans un pays qui s’effondre. Et parce qu’il ose la beauté, il rend encore plus insoutenable l’injustice du réel.
En fin de compte, "A Sad and Beautiful World" n’est pas qu’un récit intime, c’est aussi un portrait du Liban. Un pays où la jeunesse rêve encore, malgré l’exil, la corruption, les crises successives. Le film ne cache rien des blessures, mais il choisit de les traverser par le prisme d’une histoire d’amour qui devient métaphore de la survie collective : fragile, précaire, mais indestructible.
Il y a quelque chose de profondément attachant dans ce film. Une fraîcheur rare, qui ne nie pas l’horreur mais qui croit encore à la possibilité de la tendresse. Comme si Cyril Aris, derrière la caméra, nous disait: "oui, le monde est triste et magnifique à la fois, et c’est peut-être dans cette contradiction que réside notre humanité".
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