Art & Culture
L’Étranger, Camus en noir et blanc, Ozon en demi-teinte
04/09/2025 - 09:02
Jihane Bougrine
Adaptant Camus, François Ozon signe un film élégant mais sage, où la beauté du noir et blanc ne suffit pas à ranimer le vertige métaphysique du roman. Le film tourné au Maroc a fait parler la Mostra de Venise.
Avec L’Étranger, François Ozon s’attaque à l’un des monuments de la littérature française. Le pari était immense: transposer à l’écran le chef-d’œuvre d’Albert Camus, ce récit incandescent où l’absurde se fait chair à travers un homme ordinaire, Meursault, confronté à l’absurdité du monde et de sa propre existence. Le résultat, malheureusement, peine à atteindre la force existentielle du texte. Ozon signe une adaptation indolore et incolore, élégante mais académique, qui glisse sur la surface sans jamais retrouver le vertige métaphysique du roman.
Dès les premières images, le spectateur est frappé par la beauté plastique du film. Le noir et blanc, somptueusement travaillé, confère aux paysages méditerranéens une intensité solaire, tandis que la mise en scène, sobre et précise, épouse fidèlement le dépouillement du texte. Tout est à sa place: cadrages maîtrisés, lumières ciselées, rythme contenu. Mais cette perfection formelle finit par jouer contre le film. Là où Camus injectait une brûlure, une fièvre souterraine, Ozon impose une distance glacée. L’absurde devient un décor esthétique, une abstraction polie, au lieu d’une expérience vécue.
Le choix du casting illustre cette impression d’élégance sans déflagration. Benjamin Voisin, en Meursault, incarne le détachement du personnage avec une justesse certaine: sa retenue, son absence d’emphase collent parfaitement au rôle. Mais cette neutralité, au cinéma, se transforme en lisse opacité. On attend un trouble, un dérapage, une faille qui viendrait fissurer le masque - il ne vient jamais. Autour de lui, les comédiens sont choisis avec soin, mais demeurent prisonniers d’une direction trop sage, sans le grain de folie ou l’inattendu qui auraient pu faire basculer l’ensemble.
Ozon illustre, Camus s’évapore
Ce qui frappe surtout, c’est l’absence d’un point de vue fort. Camus, en écrivant L’Étranger, ne livrait pas seulement une intrigue: il posait une philosophie, un rapport au monde, une réflexion sur l’absurde, la mort, la liberté. Adapter ce roman, ce n’est pas le mettre en images, c’est oser lui donner une incarnation nouvelle, en dialogue avec notre époque. Mais Ozon choisit la fidélité sans réinvention. Le film illustre le texte plus qu’il ne l’interroge. Il raconte l’histoire, mais sans creuser les silences, sans confronter le spectateur au vertige qu’elle porte.
Pourtant, tout laissait espérer un film plus audacieux. Le cinéaste, capable d’expérimentations formelles (Frantz, Jeune & Jolie), aurait pu explorer les non-dits, travailler l’intériorité, ou jouer avec la subjectivité. Mais L’Étranger reste figé dans une esthétique académique, comme si Ozon avait voulu s’effacer derrière Camus, par respect ou par prudence. Résultat: le spectateur admire les images, mais ne ressent jamais cette déflagration intime, ce malaise profond qui fait du roman une expérience existentielle.
Reste la beauté du noir et blanc, indéniable. Reste une mise en scène soignée, un respect scrupuleux du texte, une élégance certaine. Mais le cinéma, surtout face à un tel monument, ne peut se contenter d’illustrer. L’adaptation aurait dû chercher une résonance contemporaine, questionner ce que signifie aujourd’hui être "étranger" au monde, au désir, à la société. Sans ce geste, l’œuvre de Camus demeure hors d’atteinte, et le film, malgré son raffinement, laisse le spectateur à distance.
Avec L’Étranger, François Ozon signe une transposition élégante mais sans nécessité. Une adaptation qui respecte le texte, mais ne l’incarne pas. Une œuvre qui risque de laisser le spectateur… étranger.
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