Art & Culture
No Other Choice , l’autre chef-d'œuvre de Park Chan-wook
01/09/2025 - 10:37
Jihane BougrinePrésenté en avant-première à la Mostra de Venise, "No Other Choice" est un film d’une puissance rare. Moins tapageur d’emblée que "Old Boy" ou "Mademoiselle", mais d’une profondeur sidérante, Park Chan-wook signe un récit sur l’effondrement social et intime d’un homme broyé par le capitalisme.
Le cinéaste coréen surprend à chaque plan, mêle satire, émotion et poésie, et construit des personnages qui respirent la vie jusque dans leurs failles. Tout d’un Lion d’or, sans roulements de tambour.
À Venise, chaque projection portant la signature de Park Chan-wook devient un petit séisme cinéphile. Avec "No Other Choice", le réalisateur sud-coréen renoue avec une forme de sobriété trompeuse: pas de déflagration immédiate, mais une montée en intensité, lente et venimeuse, où s’imbriquent comédie noire, thriller psychologique et drame social. Le point de départ: la spirale d’un homme précarisé par l’automatisation et le culte de la performance , aurait pu n’être qu’un diagnostic de plus sur l’époque. Le maître coréen en fait une matière de cinéma, mouvante, imprévisible, qui refuse la thèse pour privilégier l’expérience.
Satire de la précarité et odyssée intime: le cinéaste coréen transforme le désespoir en suspense et la tendresse en lame. Rien n’est jamais attendu. Park Chan-wook, ou plutôt le cinéaste de l’inattendu, enchaîne les décalages: un plan onirique s’invite comme une respiration, une scène burlesque tourne à l’angoisse, une discussion familiale devient champ de bataille moral. L’architecture du film joue au chat et à la souris avec le spectateur; les genres s’aimantent puis se repoussent, comme si le récit lui-même hésitait entre résignation et révolte. Cette liberté n’est pas posture: elle épouse la confusion d’un monde où la dignité se négocie au prix fort.
La fameuse séquence de “l’industrie du papier” condense cette virtuosité discrète. Dans un même geste, Park Chan-wook y tresse deuil, chute économique et humour noir , partition millimétrée de cadres, de sons, de ruptures de rythme jusqu’à produire une image hallucinée du capitalisme réduit à des ruines de cellulose. Ailleurs, des fragments de rêve trouent le réel, de petites surimpressions émotionnelles qui n’épaississent jamais le vernis esthétique: elles ouvrent des brèches. Entre rire noir voire fous rires (noir) et visions hallucinées, No Other Choice redessine les contours du cinéma politique.
Si "No Other Choice" frappe si fort, c’est aussi par ses corps. Les personnages chez Park Chan-wook ne sont jamais des emblèmes: ils trébuchent, se contredisent, se révèlent. Il repose sur des personnages en chair et en os, jamais des archétypes. Lee Byung-hun incarne avec une intensité troublante cet homme broyé par les logiques du marché, à la fois victime et bourreau, pathétique et terriblement humain. Face à lui, Son Ye-jin illumine le film de sa présence fragile et combative. Park Chan-wook a toujours su faire naître l’émotion dans la chair même de la mise en scène: ici, chaque regard, chaque silence, chaque éclat de violence devient un fragment de vérité. Le réalisateur de Mademoiselle n’a rien perdu de son art: un regard posé un demi-temps trop long, un silence qui creuse le plan, une irruption de violence tenue au cordeau suffisent à déplacer la scène.
Une fable imprévisible d’une précision redoutable par le maître du déséquilibre
La mise en scène, virtuose sans démonstration, refuse l’esbroufe. Park Chan-wook alterne gestes simples, plans fixes documentaires, coupes sèches, économie de musique et échappées surréelles, comme si la réalité se laissait contaminer par le cauchemar intime. La photographie, plus mate qu’à l’accoutumée, gagne en porosité: la lumière colle aux peaux, les décors respirent, les espaces deviennent des humeurs. On pense à l’élégance d’un horloger qui aurait troqué le tic-tac pour des à-coups cardiaques.
Au fond, le réalisateur coréen signe une métaphore politique limpide: celle d’une humanité déclassée par la machine, d’identités masculines vacillant sous le poids de l’injonction à "performer", d’une société où l’algorithme fabrique des mythes et broie des existences. Mais rien de sentencieux ici. Park Chan-wook préfère le doute, l’ironie, la collision des tons. La pensée circule par les formes, pas par les slogans.
Finalement, "No Other Choice" avance comme une marée: on croit la maîtriser, elle vous prend par surprise. Le film laisse derrière lui une sensation de vertige calme, ce mélange rare d’évidence et de mystère qui signe les grandes œuvres. Le cinéaste coréen rappelle qu’il n’a pas "un style”, mais une éthique de mise en scène: filmer l’âme humaine sans perdre le monde de vue.
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