Art & Culture
Jihan K, mémoire vive de la Libye avec My Father and Qaddafi
03/09/2025 - 11:10
Jihane Bougrine
Dans My Father and Qaddafi, la cinéaste transforme une quête intime en fresque politique. Un documentaire puissant en hors compétition à la Mostra , où archives familiales et Histoire libyenne s’entrelacent pour raconter la disparition d’un père et l’identité d’un pays.
Il arrive que le cinéma documentaire dépasse le simple témoignage pour devenir un travail de mémoire, une tentative de réconciliation avec l’Histoire. C’est exactement ce que propose Jihan K avec My Father and Qaddafi, présenté à Venise. Un film à la fois intime et universel, qui éclaire les zones d’ombre d’un pays et d’une famille, dans un geste à la fois digne et bouleversant.
Le point de départ est une absence. Jihan K n’avait que quelques années quand son père, Mansur Rashid Kikhia, a disparu. Avocat spécialisé en droits humains, ancien ministre des Affaires étrangères et ambassadeur de la Libye à l’ONU, il avait quitté le régime de Mouammar Kadhafi pour devenir l’un de ses opposants les plus crédibles. Beaucoup le voyaient comme un possible successeur, un homme capable d’incarner une alternative. Mais en 1993, alors qu’il séjournait dans un hôtel en Égypte, il s’est volatilisé. Sa femme, Baha Al Omary, mènera une quête de vérité de dix-neuf années avant qu’on ne retrouve son corps dans un congélateur, à deux pas du palais du dictateur.
À travers ce drame, la réalisatrice entreprend une enquête sensible qui va bien au-delà du portrait d’un père perdu. Elle convoque les voix de la famille, les collègues de son père, les images du passé: vidéos au caméscope de son enfance, entretiens télévisés, précieuses archives historiques. Ces fragments, elle les agence en une mosaïque d’une rare densité, qui éclaire tout un pan de l’histoire libyenne. Des colonisations successives aux crimes de guerre de l’Italie fasciste, de la dictature de Kadhafi jusqu’au chaos laissé par sa chute, My Father and Qaddafi déroule un fil narratif limpide et saisissant.
Mais le film n’est jamais qu’une reconstitution froide. C’est aussi le récit d’un exil, d’une filiation brisée, et d’une mémoire recomposée. Devant la caméra, Jihan K cherche à rassembler un père dont elle n’a gardé que des éclats. Sa quête devient celle d’une identité, d’une appartenance à un pays meurtri. En ce sens, My Father and Qaddafi est autant le film d’une fille que celui d’une Libyenne. Le privé et le politique ne cessent de s’entrelacer : l’histoire de Mansur Kikhia éclaire la violence d’un régime, et le destin de sa famille révèle les fractures d’une nation.
Une fille contre l’oubli
La réussite du documentaire tient à son équilibre fragile. Il aurait pu céder au pathos ou se perdre dans le trop-plein d’informations. Mais non. Le montage, d’une fluidité remarquable, laisse respirer le spectateur, et chaque image semble à sa place. L’émotion y est présente, mais contenue, digne, jamais excessive. On sent la douleur, mais aussi la lucidité d’une cinéaste qui refuse de se noyer dans le chagrin pour mieux construire un récit collectif.
Certes, cette intimité assumée peut sembler parfois trop proche, trop impliquée. Mais c’est précisément cette proximité qui fait la force du film. L’émotion personnelle devient la clé d’une compréhension plus large: celle d’un pays dévasté par la dictature, et d’une génération condamnée à l’exil ou au silence. Le regard de Jihan K ne se contente pas d’un règlement de comptes familial; il ouvre une réflexion sur le pouvoir, la mémoire et la justice.
Avec My Father and Qaddafi, la réalisatrice signe un documentaire riche, rigoureux et profondément émouvant. Un film nécessaire, qui dit beaucoup de la Libye et du monde arabe, mais aussi de l’impossible deuil et de la transmission des blessures. C’est une œuvre où le personnel devient politique, où une quête intime se mue en fresque historique, et où la douleur se transforme en cinéma.
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