Art & Culture
Frankenstein: Guillermo del Toro le mythe, point par point
01/09/2025 - 21:34
Jihane BougrinePrésenté à la Mostra de Venise, "Frankenstein" de Guillermo del Toro est une fresque monumentale de 2h36 qui redonne souffle à une légende usée par des décennies d’adaptations. Le cinéaste mexicain, fidèle à son regard d’éternel enfant et à sa passion pour les monstres, transforme ce récit séculaire en une œuvre d’une intensité rare. Entre spectacle gothique et émotion intime, il signe un film qui prend aux tripes, porté par des acteurs habités.
Guillermo del Toro n’adapte pas , "Frankenstein": il le ressuscite. Depuis plus de trente ans, le réalisateur rêve de donner vie à ce projet, et son obstination accouche d’un film ample, organique, d’une beauté ténébreuse. Là où d’autres cinéastes se sont contentés de répéter la même imagerie, le maître mexicain ose revisiter le mythe avec une tendresse singulière, nourrie par son amour du cinéma et des monstres.
L’œuvre frappe d’abord par son ambition visuelle. Les décors tangibles, façonnés comme des cathédrales de pierre et d’ombre, la lumière travaillée comme une peinture ancienne, les créatures modelées à la main: tout respire l’artisanat et la précision. Chaque plan est une fresque, mais jamais figée: il vibre, il respire, il déborde d’émotion. Guillermo del Toro transcende le classicisme pour en faire une matière vivante, où le gothique se mêle au mélodrame.
Mais si le film bouleverse, c’est surtout par l’incarnation qu’il offre à ses personnages. Jacob Elordi, créature magnifique, impose une présence physique et une fragilité désarmante. Monstre et enfant blessé à la fois, il devient le cœur battant du récit, concentrant effroi et compassion dans un même regard. Face à lui, Oscar Isaac, en savant fou magnétique, compose un Victor hanté, pétri d’orgueil et d’obsessions, figure tragique de l’homme qui veut se prendre pour Dieu. Entre les deux se glisse Mia Goth, jeune première envoûtante, dont la sensibilité fébrile ajoute une note de grâce troublante à l’ensemble.
La mise en scène épouse ce trio incandescent. Les 2h36 déploient une progression dramatique presque liturgique: de la création à la fuite, de la confrontation à la chute, chaque étape se vit comme un rituel, une cérémonie du sacré et du profane. La caméra du cinéaste mexicain alterne les plans fixes contemplatifs et les envolées hallucinées, créant un ballet d’ombres et de lumières où l’horreur et la tendresse se répondent. Ici, l’humain est monstrueux et le monstre profondément humain.
Quand un mythe figé se réveille
Ce "Frankenstein" ne se contente pas de revisiter un classique: il interroge notre époque. La question que posait Mary Shelley: qu’advient-il de l’homme quand il s’arroge le droit de créer la vie?, trouve aujourd’hui une résonance brûlante face aux promesses de l’intelligence artificielle et aux dérives technologiques. Guillermo del Toro transforme la créature en miroir de nos peurs contemporaines, en rappel que la science sans mémoire ni compassion engendre toujours la tragédie.
Ovations à Venise, émotions palpables dans la salle: "Frankenstein" s’impose comme une œuvre-monument, une fresque qui conjugue la splendeur visuelle, la profondeur philosophique et l’intensité émotionnelle. Guillermo del Toro, conteur de l’ombre et éternel artisan du merveilleux, prouve une fois encore qu’il est l’un des rares cinéastes à faire battre le cœur des mythes. Et si le Lion d’or devait consacrer une œuvre, il est difficile d’imaginer un choix plus évident que celui-ci.
Un film qui ne repartira pas bredouille de la Mostra et surtout une œuvre qui nous regarde droit dans les yeux pour nous dire que le vrai monstre n’est pas celui qu’on croit.
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