Art & Culture
"The Voice of Hind Rajab": Kaouther Ben Hania nous oblige à écouter
03/09/2025 - 20:00
Jihane Bougrine
Avec "The Voice of Hind Rajab" projeté aujourd’hui à la Mostra de Venise, Kaouther Ben Hania livre un film-choc, insoutenable et pourtant nécessaire, qui nous oblige à écouter ce que nous ne voulions plus entendre: l’horreur ordinaire de Gaza
Il est des films dont on ressort ébranlé, presque en colère contre leur existence même. "The Voice of Hind Rajab" est de ceux-là. On pourrait reprocher à Kaouther Ben Hania de nous infliger une nouvelle fois ce que nous connaissions déjà, d’exhumer une voix d’enfant qui a fait le tour des réseaux sociaux, cette voix brisée qui suppliait au téléphone alors que sa famille gisait sous les balles à Gaza. Mais ce reproche se dissout dans l’évidence : il fallait ce choc. Il fallait que le cinéma, avec sa durée, son silence, son dispositif, nous contraigne à réécouter. Pas à zapper, pas à scroller. À rester.
Car c’est bien là que réside la force du film: rendre inoubliable ce que notre époque digère trop vite. Dans un monde saturé d’images, où la violence circule en flux permanent, Ben Hania choisit la simplicité radicale. Un huis clos : un centre d’appel du Croissant-Rouge. Pas d’images de guerre, pas de cadavres exposés. Seulement des voix, des gestes, des écrans, des regards. Et la voix de Hind, six ans, qui appelle à l’aide, résonne comme une plaie béante. On connaît l’issue, on sait qu’il n’y aura pas de secours. Mais on espère malgré tout, minute après minute.
Le dispositif est d’une intelligence rare. En reconstituant le travail des opérateurs, en faisant dialoguer leurs visages d’aujourd’hui avec les voix d’hier, Kaouther Ben Hania compose un film sensoriel et politique à la fois. Les silences, les soupirs, les mains qui tremblent sur le téléphone deviennent des partitions d’horreur et d’impuissance. Le cinéma, ici, ne montre pas : il fait entendre. Il rend à la voix de Hind son caractère irrévocable.
Et si ce huis clos ne bascule jamais dans la monotonie, c’est aussi grâce au casting exceptionnel, qui incarne cette tragédie avec une dignité bouleversante. Saja Kilani, Motaz Malhees, Clara Khour et Amer Hlehel donnent chair à ces figures de l’ombre, opérateurs et opératrices dont la mission impossible devient un combat quotidien. Chaque regard, chaque hésitation, chaque geste retenu participe à la tension dramatique. Leur jeu, d’une sobriété admirable, empêche le pathos et maintient le film dans une justesse implacable. On ne les oubliera pas davantage que la voix de Hind.
Le cri d’une enfant qui hante Venise
On peut s’interroger : fallait-il vraiment cela ? Faut-il ce degré de violence émotionnelle pour réveiller les consciences ? La réponse est inconfortable : probablement oui. Car ce que raconte The Voice of Hind Rajab, au-delà de l’histoire tragique d’une enfant, c’est la banalisation de l’horreur. Gaza depuis des décennies, ce sont des milliers de Hind anonymes, des cris étouffés, des appels perdus. Le film nous met face à cette répétition infernale. Il nous dit que chaque appel ignoré, chaque vie brisée, est une vérité qui ne disparaît pas.
Le choc est tel qu’il prend aux tripes, au corps, au cœur. On aimerait détourner le regard, mais il n’y a rien à voir : seulement à entendre. Le dispositif devient ainsi une forme de résistance. Par le son, par la mémoire, par la répétition. L’enfant parle, appelle, supplie. Sa voix, une fois inscrite dans le cinéma, ne pourra plus être effacée.
"The Voice of Hind Rajab" n’est pas un film qu’on "aime" ou qu’on "apprécie". C’est un film qui s’impose, qui dérange, qui oblige. Un film qui nous rend responsables. Et dans ce geste, Kaouther Ben Hania signe sans doute son œuvre la plus nécessaire. Car si nous ressortons étrangers à cette voix, c’est que nous avons perdu bien plus que notre humanité : notre capacité à écouter.
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