Art & Culture
"Dead Man’s Wire": Van Sant se branche sur l’Amérique
03/09/2025 - 23:00
Jihane Bougrine
Entre thriller seventies et fresque poétique, le poète des marges transforme un fait divers en méditation politique et signe à Venise un retour incandescent.
Avec "Dead Man’s Wire", le cinéaste de l’errance et des silences retrouve son souffle le plus vibrant. En partant d’un fait divers américain des années 70, un électrocuteur improvisé qui détourne les règles pour survivre. Gus Van Sant signe une œuvre fluide et envoûtante, où l’urgence se marie à la contemplation. Le réalisateur de My Own Private Idaho et d’Elephant redevient ce poète des marges qui sait filmer les corps fragiles, capter les gestes infimes et transformer l’intime en politique.
Gus Van Sant n’a jamais cessé de s’intéresser à ceux que l’Amérique relègue: junkies, skaters, jeunes à la dérive. Ici encore, il donne voix à une figure instable et déclassée, dont l’absurde destin raconte autant l’Amérique de Nixon que la nôtre. L’enfant terrible du cinéma indépendant américain reprend les codes du thriller des années 70, split screens, freeze frames, JT vintage, pour mieux les détourner, les contaminer de sa lenteur hypnotique et de sa mélancolie. Ce qui pourrait passer pour un exercice de style devient une réflexion acérée sur la spectacularisation de la violence, la marchandisation du chaos et un capitalisme cannibale.
Le poète des marges électrise Venise
Le film s’impose par son rythme singulier, flottant et tendu, comme si la caméra hésitait entre l’apesanteur et l’explosion. Héritier de Béla Tarr autant que de Pakula, le metteur en scène compose une fresque où chaque silence devient un cri. Et s’il y a urgence, c’est dans la manière dont ce récit résonne avec le présent: derrière le fait divers grotesque, c’est notre époque saturée d’images et d’angoisses qui se dessine.
La distribution, éblouissante, porte cette vision. Bill Skarsgård livre une performance habitée, traversée de fragilité et de rage contenue. Colman Domingo impose un charisme magnétique, véritable point d’ancrage du film. Et la présence d’Al Pacino, silhouette crépusculaire, apporte une aura de légende, comme si le cinéma tout entier venait bénir cette œuvre hybride.
Gus Van Sant, funambule entre radicalité et classicisme, réussit ici son grand écart: mêler le suspense du thriller et la grâce d’un poème visuel. Le film n’assène jamais, il observe. Il ne sermonne pas, il fait confiance aux gestes, aux regards, à la part invisible de ses personnages. Et c’est là que réside sa force: dans cette manière de filmer la marge pour mieux atteindre le centre, de parler d’hier pour éclairer aujourd’hui.
Avec "Dead Man’s Wire", le poète des marges signe son plus beau retour depuis Elephant. Un film réjouissant et profond, où l’intime et le collectif se répondent dans une même vibration électrique. Et qui confirme que Gus Van Sant reste, encore et toujours, l’un des visionnaires les plus sensibles de son temps.
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