Société
Gaspillage alimentaire pendant le ramadan: Tables pleines, poubelles débordées...
20/02/2026 - 16:13
Khaoula Benhaddou
Le mois de Ramadan est synonyme de spiritualité, de solidarité et de partage. Pourtant, derrière les tables généreusement garnies au moment du ftour, un autre visage, moins séduisant se dessine: celui du gaspillage alimentaire. Un paradoxe social d’autant plus frappant que le pouvoir d’achat demeure sous pression.
Chaque année, à l’approche du mois sacré, les marchés s’animent, les paniers se remplissent et les dépenses alimentaires des ménages augmentent sensiblement. Les produits phares comme les dattes, chebakia, sellou, jus, viandes et pâtisseries sont achetés en grande quantité, souvent au-delà des besoins réels.
Selon des données du Haut-Commissariat au Plan (HCP), la consommation alimentaire connaît un pic significatif durant cette période. Les résultats de la dernière enquête sur le niveau de vie des ménages, menée par le HCP en 2022/2023 sur une année complète, permettent d’apprécier ces changements à travers les écarts de dépenses entre le mois de Ramadan et les autres mois de l’année.
"Par type de dépense, le budget alloué à l’alimentation est de 17,8 % plus élevé pendant le Ramadan en comparaison avec les autres mois. Cette hausse est de 19 % en milieu urbain, de 4,5 % en milieu rural, de 3,3 % pour les ménages les moins aisés, de 11,9 % pour les catégories intermédiaires et de 12,5 % pour les plus aisés", précise le HCP.
L’Association marocaine des droits des consommateurs, précise pour sa part que près d’un tiers des produits alimentaires sont gaspillés durant le mois sacré. Cette situation entraîne une perte financière importante, estimée à environ 500 dirhams par mois pour près de 41% des ménages.
Ce n’est pas tout. Les déchets alimentaires enregistrent également une hausse notable dans plusieurs grandes villes comme Casablanca, Rabat ou Tanger. Restes de pain, de msemen, plats à peine entamés, fruits et légumes abîmés: les poubelles débordent au lendemain des repas.
Pour la socio-économiste Samira Mizbar, le constat est clair "Dans les grandes villes, les poubelles sont souvent pleines à ras bord. C’est un fait. Mais concerne-t-il toutes les classes sociales ? Je ne le pense pas. Ce phénomène touche surtout les grandes villes, notamment celles de l’axe Casablanca-Tanger, plus exposées à la mondialisation. Il est important de le préciser, car les classes populaires ne gaspillent pas: tout a un coût."
Un phénomène urbain et social
Pour la chercheuse, le gaspillage est avant tout un phénomène urbain, lié à la concentration démographique et à la pression sociale.
"Le gaspillage alimentaire se manifeste surtout dans les villes fortement peuplées. On peut se demander s’il n’y a pas un effet multiplicateur de la pression sociale. En réalité, après une journée de jeûne, une personne ne peut pas manger énormément. Pourtant, les tables sont remplies, les plats changent chaque jour. Il y a un effet social évident, et bien sûr un effet marketing".
Elle pointe également la montée en puissance des réseaux sociaux "à la télévision ou sur les réseaux sociaux, on ne peut plus échapper aux publicités alimentaires, aux nouvelles recettes, aux produits présentés comme indispensables. Tout est fait pour susciter l’envie. C’est du marketing, et cela joue un rôle important."
Publicité, identité et mutation de la table marocaine
Au-delà de la surconsommation, Samira Mizbar estime que ces dynamiques touchent à l’identité même de la table marocaine.
"Cela repose sur une base qui touche à l’identité marocaine. On voit une multitude de publicités autour de produits comme la sauce tomate, associée à la harira. Cela concerne notre identité. Les feuilletons télévisés sont systématiquement interrompus par des publicités alimentaires, souvent centrées sur des plats non marocains comme la pizza."
Elle observe une différence de traitement: "Lorsque la table marocaine est montrée, elle apparaît souvent de loin la harira, la chebakia, sans mise en valeur détaillée. En revanche, les nouveaux plats sont filmés de près, de manière attractive. C’est une stratégie destinée à susciter l’intérêt et l’achat".
A titre d’exemple, la chercheuse évoque également l’introduction massive du fromage dans la cuisine locale: "Le fromage, par exemple, est un produit relativement nouveau dans notre cuisine. Les tribus nomades utilisaient la “lklila”, un fromage séché, mais le fromage tel qu’on le consomme aujourd’hui ne faisait pas partie de notre tradition alimentaire. Aujourd’hui, on met de l’edam ou du gruyère partout, sans réelle culture fromagère. Cela traduit une ouverture, certes, mais peu encadrée".
Selon elle, cette mutation est particulièrement visible chez les jeunes: "Pizza, quiche, sushis, tacos, chawarma… Ces plats sont fortement promus parce qu’ils ciblent les jeunes. On suppose qu’ils sont moins attirés par la harira ou le tajine. À l’inverse, la table marocaine traditionnelle est reléguée à l’arrière-plan. Nous sommes en plein marketing."
Un mois détourné de son essence ?
Au-delà des chiffres et des tendances, la socio-économiste regrette un éloignement de l’esprit du mois sacré. "Le Ramadan est censé être le mois du lien avec l’autre, du retour à soi, du temps passé en famille. Dans les grandes villes, cela devient difficile. Le monde professionnel ne s’adapte pas réellement. Les horaires restent contraignants, les embouteillages omniprésents. Beaucoup passent leur temps dans leur voiture, ce qui génère fatigue et nervosité. On est loin du bien-être recherché."
Elle conclut: "Si nous consacrions moins de temps à soigner l’apparence de nos tables et davantage à échanger avec les autres, à partager les repas et penser aux personnes nécessiteuses au lieu de jeter la nourriture, loin des réseaux sociaux et de la télévision, le Ramadan serait sans doute plus apaisé et plus fidèle à son essence".
Entre pression sociale, marketing agressif et mutation des habitudes alimentaires, le gaspillage durant le Ramadan apparaît ainsi comme le symptôme d’un déséquilibre plus profond. Un paradoxe qui invite à repenser non seulement les pratiques de consommation, mais aussi notre rapport au temps, aux autres et à notre identité culturelle.
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