Société
Frénésie d'achat avant Ramadan: Entre gestion domestique et obsession de la consommation
18/02/2026 - 11:14
Khawla Znaizini
À l'approche du mois de Ramadan, les scènes d'affluence massive dans les marchés marocains se répètent invariablement : chariots débordants, longues files d'attente devant les commerces et sacs chargés de denrées dépassant souvent les besoins réels des ménages.
Ce comportement annuel, qui va bien au-delà de la simple préparation naturelle au mois sacré, soulève des interrogations sur les limites d'une gestion domestique légitime. Il s'agit de comprendre quand cette organisation bascule dans une obsession consumériste qui pèse lourdement sur le budget des familles et finit par fragiliser l'équilibre global des marchés.
Le stockage: entre prévoyance et anxiété collective
Pour de nombreux ménages, le stockage anticipé est perçu comme une forme d'organisation rigoureuse. Naïma, mère de famille, explique ainsi à SNRTnews que l'achat des produits de base avant le début du mois lui procure une certaine sérénité en lui évitant la pression des courses quotidiennes durant le jeûne. Elle considère cette pratique comme un levier pour garantir la stabilité de sa table ramadanesque tout en se prémunissant contre les hausses de prix imprévisibles souvent constatées lors des premiers jours du mois. Elle précise également que cette culture du "stockage préventif" s'est ancrée chez de nombreuses familles depuis la pandémie de Covid-19, restant étroitement liée à une forme d'anxiété face à d'éventuelles ruptures d'approvisionnement.
Cependant, cette logique de précaution ne fait pas l'unanimité au sein de la société. Certains citoyens estiment que le stockage perd tout son sens lorsqu'il se transforme en une accumulation excessive, d'autant plus que les produits restent disponibles de manière régulière sur le marché. Un autre père de famille confie d'ailleurs privilégier l'achat au jour le jour pour garantir la fraîcheur des aliments. Il met en garde contre la perte de valeur nutritionnelle liée à une conservation prolongée et souligne les risques sanitaires en cas de mauvaises conditions de stockage, appelant ainsi ses concitoyens à éviter ce qu'il qualifie de frénésie d'achat injustifiée.
La consommation comme marqueur social
Sur le plan sociologique, le spécialiste en psychologie sociale Mohcin Benzakour lie ce phénomène à des mutations profondes dans le système de valeurs. Dans sa déclaration à SNRTnews, il souligne que l'ostentation est devenue un élément central de ces comportements, où certains cherchent à prouver leur statut à travers l'abondance de la table. Selon lui, l'influence de la publicité et des réseaux sociaux a imposé l'image d'une "table idéale", créant une compétition qui occulte parfois la dimension spirituelle du Ramadan. Ce sentiment de "peur de la pénurie", même sans fondement réel, encourage malheureusement la spéculation et perturbe le rapport entre l'offre et la demande.
Le sociologue Nabil Safi abonde dans ce sens en affirmant que le Ramadan est devenu une véritable saison de compétition sociale. Ce comportement n'est plus l'apanage des classes aisées ; des familles à revenus limités s'y engagent également, quitte à s'endetter pour ne pas paraître en reste face aux standards de consommation actuels. Le paradoxe est frappant: alors que le nombre de repas diminue, les dépenses explosent et une part importante de ce surplus finit dans les déchets. Ce gaspillage alimentaire représente non seulement une faute morale et religieuse, mais engendre aussi des pertes économiques et environnementales significatives pour le pays.
Face à cette dérive, les experts préconisent une approche plus rationnelle basée sur la planification et la conscience budgétaire. Pour une transition vers une consommation modérée, ils recommandent notamment d'établir une liste hebdomadaire précise selon les besoins réels de la famille, de fixer un budget strict et d'éviter de faire les courses sous l'effet de la faim ou durant les heures de pointe. Enfin, ils insistent sur l'importance d'inculquer ces valeurs de tempérance aux jeunes générations, afin que le mois de Ramadan retrouve son essence originelle de piété, de solidarité et de simplicité.
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