Société
Le baccalauréat marocain à l'épreuve des mutations économiques et sociétales
31/05/2026 - 14:33
Ouiam Faraj
À l'approche des examens certifiants, le débat se renouvelle autour de la valeur du diplôme du baccalauréat et de son rôle dans le tracé des parcours académiques et professionnels.
Cette étape, qui constitue le point culminant du cycle secondaire qualifiant, n'est plus perçue comme un simple test des connaissances acquises, mais comme un miroir reflétant les mutations de l'école marocaine et ses relations avec le marché du travail et les attentes de la société.
Bien que le baccalauréat constitue toujours une étape charnière dans le parcours scolaire des élèves, sa valeur sociale et symbolique connaît de profondes mutations, sous l'effet des changements structurels de l'enseignement, du marché du travail et de l'évolution des perceptions de la société sur la réussite et la carrière professionnelle, selon des experts en éducation.
"Un visa pour l'avenir"
Dans ce contexte, l'expert en éducation Abdelaziz Snihji a expliqué que le baccalauréat est passé du statut de « visa pour l'avenir » et de symbole fort de promotion sociale et professionnelle, à celui d'un diplôme ayant perdu une partie de sa symbolique traditionnelle.
M. Snihji a précisé, dans une déclaration à SNRTnews, que le baccalauréat représentait autrefois un événement exceptionnel dans l'imaginaire collectif, conférant à son titulaire un statut social considérable. "Les opportunités de poursuivre des études ou d'accéder à un emploi étaient relativement quasi garanties, car le nombre de diplômés était limité, et l'économie ainsi que l'administration étaient capables d'absorber une part importante des lauréats".
Aujourd'hui, ajoute l'écrivain et expert en éducation, l'accès à l'enseignement s'est considérablement élargi et le nombre de bacheliers est devenu élevé, sans qu'un virage économique capable de générer des opportunités d'emploi suffisantes ne vienne accompagner cette dynamique.
Il a souligné que "la hausse du nombre de diplômes s'accompagne d'une augmentation du nombre de chômeurs, ce qui amène de nombreuses familles et élèves à estimer que le baccalauréat ne garantit plus l'avenir comme par le passé".
Évolution de la notion de réussite
D'autre part, M. Sanhaji a abordé la crise du décrochage universitaire qui a, selon lui, accentué ce sentiment. Il a affirmé qu'"un grand nombre d'étudiants accèdent à l'université sans projet personnel et professionnel clair, ni réelle préparation cognitive et méthodologique. Ils se heurtent alors au surpeuplement, à la faiblesse de l'encadrement, à la difficulté de suivre les exigences des spécialisations ou à l'absence de perspectives professionnelles, ce qui les conduit parfois à changer totalement de filière, à abandonner les études pour un nombre important d'entre eux, ou à obtenir des diplômes qui n'ouvrent pas facilement les portes de l'insertion".
L'expert en éducation a estimé que l'évolution de "l'image de l'examen"a également affecté la valeur du baccalauréat. Alors qu'il était associé à la rigueur, au prestige et à l'effort individuel, "il est aujourd'hui confronté à des défis croissants liés à la triche et à l'usage illicite des technologies modernes". Ce changement "a influencé la perception sociétale de la valeur du diplôme, malgré la supériorité continue de catégories d'élèves assidus qui obtiennent des résultats mérités".
M. Sanhaji a insisté sur le fait que la réussite, à l'heure actuelle, est désormais liée aux compétences personnelles, aux langues, aux compétences de vie (soft skills), au numérique, à la capacité d'adaptation et à la construction d'un projet professionnel flexible, capable d'absorber les contraintes et d'anticiper les imprévus.
Il considère que le défi ne se limite plus à réussir le baccalauréat, mais réside plutôt dans "la manière de faire de l'école et de l'université un espace de construction d'un individu capable de trouver sa place dans un monde en mutation rapide".
Les besoins du marché du travail
De son côté, le conseiller en orientation scolaire Hassan Ahnich affirme que l'évaluation de la valeur du baccalauréat ne peut être dissociée du degré d'insertion de ses titulaires sur le marché du travail. Le taux d'insertion effectif est en effet devenu un critère fondamental pour évaluer l'efficacité du système éducatif et l'adéquation des enseignements avec les besoins de l'économie.
M. Ahnich a ajouté, dans une déclaration à SNRTnews, qu'un certain nombre de changements techniques et pédagogiques, parmi lesquels l'adoption de la note du contrôle continu à hauteur de 25 % dans le calcul de la moyenne générale, ont contribué à remodeler la signification des résultats, engendrant dans certains cas un décalage entre les performances des élèves à l'examen national et leurs résultats au contrôle continu.
Il a également indiqué que les mutations sociétales ont, à leur tour, modifié la perception de la réussite scolaire. Le baccalauréat en soi ne suffit plus pour accéder à plusieurs instituts à accès régulé, qui exigent désormais des moyennes élevées, associant ainsi parfois la "joie" à la mention obtenue plutôt qu'au diplôme lui-même.
Nouvelles compétences
M. Ahnich estime que le marché du travail est devenu plus complexe face au développement de l'intelligence artificielle et à l'évolution de la nature des métiers. Certaines professions sont appelées à disparaître tandis que d'autres se transformeront radicalement, ce qui nécessite de développer les mécanismes d'orientation, de sélection et de prospective des métiers d'avenir — des mécanismes qui demeurent encore limités dans le contexte marocain.
Il a également souligné que le fait de réduire la réussite scolaire à des parcours traditionnels comme la médecine et l'ingénierie reflète un fossé dans l'orientation scolaire, alors que les mutations actuelles exigent de nouvelles aptitudes, des compétences multiples et une capacité d'adaptation à un marché du travail en évolution rapide.
Les deux experts s'accordent à dire que le baccalauréat n'a pas perdu son importance en tant que passerelle essentielle vers l'enseignement supérieur, mais qu'il ne porte plus, dans le contexte actuel, la même charge sociale et fonctionnelle qui le caractérisait autrefois, à la lumière de mutations qui touchent à la fois l'éducation et l'économie, et redéfinissent le sens de la "réussite" et de la "valeur" dans le parcours scolaire.
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