Monde
Le cerveau humain, nouveau champ de bataille du XXIe siècle
05/06/2025 - 11:31
AFP
Et si les armées devaient se préparer pour des conflits où le champ de bataille n'est autre que le cerveau des citoyens, bien au-delà des très classiques opérations d'influence? C'est l'idée qui sous-tend l'émergence du concept de guerre cognitive, pris très au sérieux par les états-majors occidentaux.
L'expression englobe des phénomènes aussi variés que la récente campagne sur TikTok en faveur de l'extrême droite roumaine, le mystérieux syndrome de La Havane ayant touché des diplomates américains en 2016 ou les manoeuvres de la Chine pour promouvoir l'unification avec Taïwan.
Le point commun de ces événements si disparates ? Le cerveau humain, plus que jamais accessible grâce à l'hyperconnectivité de nos sociétés. C'est le "nouveau champ de bataille du XXIe siècle", résume le lieutenant-colonel de réserve français François du Cluzel, auteur d'un rapport de l'OTAN sur le sujet. "Il s'agit d'affaiblir un adversaire sans engager formellement le combat. C'est une guerre à bas bruit".
"On va chercher à changer la façon dont on pense. On va jouer sur l'attention, le langage, l'apprentissage, la mémoire, les perceptions et la pensée. Tout l'ensemble des mécanismes de la cognition", explique l'officier.
Et de citer le réseau social TikTok, dont la maison mère Bytedance doit rendre des comptes au Parti communiste chinois, et qui affaiblit les jeunes "en les détournant de la lecture".
"Que ce soit TikTok pour la Chine ou X pour les États-Unis: qui contrôle l'algorithme, contrôle le narratif", souligne Axel Ducourneau, anthropologue et spécialiste de l'ingénierie sociale rattaché à l'état-major français des armées.
Toutefois, souligne-t-il, "la guerre cognitive, c'est une manipulation à beaucoup plus large échelle".
Les campagnes de désinformation ne seraient ainsi qu'une tactique parmi d'autres dans le cadre d'une stratégie bien plus vaste, qui peut faire appel à d'autres technologies comme la diffusion d'images subliminales, voire d'ondes électromagnétiques pour toucher directement les cerveaux.
C'est une des hypothèses avancées pour le syndrome de La Havane, vécu par plusieurs dizaines de diplomates américains en poste à Cuba en 2016. Céphalées, acouphènes, impossibilité de se concentrer, perte de capacités cognitives: l'impact a été très concret.
L'affaire a eu une effet boule de neige: des milliers d'autres personnes se sont crues atteintes et des moyens considérables ont dû être mobilisés pour vérifier, témoigne James Giordano, neuroscientifique associé à l'enquête, soulignant toutefois s'exprimer à titre personnel.
"L'ambigüité produite par ce genre d'opérations entraîne un brouillard, on se demande si c'est vrai ou pas", fait valoir le directeur du Centre pour l'avenir de la guerre à l'Université de défense à Washington.
La Chine comme la Russie se sont depuis longtemps saisies du sujet.
"La doctrine militaire chinoise intègre trois espaces: l'espace physique - terre, air, mer et espace - l'espace cyber et l'espace cognitif", fait valoir François du Cluzel. Quant aux Russes, "ils ont compris l'utilisation de l'être humain à des fins politiques depuis longtemps".
Les régimes démocratiques sont d'autant plus vulnérables qu'ils s'interdisent en principe des manoeuvres allant au-delà de l'influence. "Nous, démocraties libérales, n'irons pas travailler - ouvertement en tous cas - sur des armements qui vont altérer la perception, alors que nos adversaires n'ont pas de problème éthique".
Pour Axel Ducourneau, les campagnes informationnelles hostiles ayant visé la France au Sahel ou en Nouvelle-Calédonie pourraient aussi s'inscrire dans ce genre de logique: ici, la guerre cognitive part d'une vulnérabilité pré-existante liée aux blessures de l'histoire coloniale, "des failles sociétales, des problèmes non résolus ou en débat", dans le but d'approfondir encore les divisions, "de créer de la contestation et provoquer le chaos".
S'ensuit un manque de confiance dans les institutions et des divisions qui se creusent.
Comment s'en prémunir alors que la plupart du temps, ces manoeuvres sont découvertes quand il est trop tard ? Il faut identifier les vulnérabilités des sociétés et entraîner les citoyens au stade avancé de l'esprit critique, la "méta-cognition", une manière de prendre du recul face à ses propres pensées et émotions, souligne Axel Ducourneau.
La Suède a pour sa part créé une "Agence de défense psychologique" en 2022, afin d'identifier les menaces et coordonner les efforts des acteurs concernés, publics, privés, civils ou militaires.
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