Société
Les écrans et le lien social: Comment prévenir le trouble de "l’enfant télé"?
07/08/2025 - 16:07
Meriem Khaer
L’attachement des enfants aux écrans est le résultat d’une perte d’intérêt pour d’autres formes de loisirs, et d’un isolement social. Pour les aider à se désengager et à accepter le voyage familial, il est nécessaire de préparer un cadre qui convient à leurs attentes et de leur proposer d’autres alternatives
Souvent attachés aux écrans, certains enfants refusent de partir en voyage avec leurs parents en raison d’une véritable addiction aux contenus numériques, ce qui suscitent une inquiétude profonde chez les parents.
Dans une déclaration à SNRTnews, l’orthophoniste Souhaila karoum a affirmé que l’exposition prolongée et non encadrée aux écrans constitue aujourd’hui un facteur de risque important pour le développement neuro-cognitif et socio-affectif de l’enfant. "De nombreuses études récentes, en neurosciences développementales et en neuropsychologie, confirment que le cerveau en construction, notamment entre 0 et 6 ans, est extrêmement sensible à la qualité et à la nature des stimulations reçues", poursuit-elle.
L’orthophoniste a expliqué que sur le plan cognitif, l’usage excessif affecte la mémoire de travail et les fonctions exécutives, compromettant la planification, l’organisation de la pensée et du raisonnement. Un déficit d’attention et de concentration est fréquent, parfois confondu avec un TDA/H, souvent d’origine environnementale. Par ailleurs, des troubles de la régulation sensorielle, comme une hypersensibilité auditive ou un besoin de surstimulation, peuvent apparaître.
Au niveau social et émotionnel, cette surexposition limite l’acquisition des compétences de base comme le contact visuel, l’imitation et les échanges non verbaux. Privé d’interactions humaines authentiques, l’enfant développe difficilement l’empathie et la reconnaissance des émotions. Enfin, une dépendance aux écrans peut s’installer, entraînant troubles du sommeil, de l’appétit, de l’humeur, et une agitation lors du retrait des supports numériques.
L'orthophoniste souligne que l’un des tableaux cliniques les plus observés actuellement dans les consultations de terrain est ce qu’on appelle le trouble de l’enfant exposé aux écrans, ou "trouble de l’enfant télé", qui se manifeste par une absence du langage verbal, une indifférence apparente à l'environnement social, des troubles de l’attention conjointe, du pointage, de l’imitation, des stéréotypies motrices ou verbales et des comportements de retrait ou d’opposition.
Selon la spécialiste, ces signes sont proches de ceux observés dans les troubles du spectre de l’autisme "TSA", mais leur origine est essentiellement environnementale. Ce trouble est souvent réversible, à condition d’instaurer un sevrage strict des écrans et de renforcer les stimulations humaines: jeux, lecture, interactions, activités partagées. De nombreux enfants retrouvent, après quelques mois, une dynamique de développement plus harmonieuse, dès lors que l’environnement est adapté.
Mme Karoum dévoile que face aux conséquences de la surexposition aux écrans, le rôle des parents est fondamental. Il ne s’agit ni de culpabiliser ni de dramatiser, mais de prendre conscience de l’enjeu et d’agir de manière éclairée, progressive et cohérente.
Tout signe d’isolement, de retard de langage, d’agitation excessive ou de désintérêt pour les échanges humains doit alerter. L'orthophoniste précise "qu'il est essentiel que les parents comprennent que le langage, les habiletés sociales et la régulation émotionnelle se construisent dans la relation humaine, et que l’écran, aussi éducatif soit-il en apparence, ne peut pas se substituer à l'interaction vivante."
Dans les cas où des troubles du développement sont déjà installés (retards de parole, absence de communication, comportements stéréotypés) les parents doivent consulter rapidement des professionnels qualifiés, pédopsychiatre en premier plan qui va orienter vers d’autres spécialités comme l’orthophonie, la psychomotricité et la psychologie selon le besoin de l’enfant. Une intervention précoce, associée à une réduction significative, voire un sevrage temporaire des écrans, peut provoquer une amélioration spectaculaire de la situation.
Mme Karoum précise qu’il est fondamental que les parents adoptent une approche préventive, réfléchie et bienveillante, en suivant les conseils suivants:
Eviter les écrans avant l'âge de 3 ans: Durant cette période cruciale, le cerveau de l’enfant se développe à travers les interactions humaines réelles, le jeu libre, le mouvement et l’exploration sensorielle. Les écrans même dits éducatifs ne peuvent pas remplacer ces expériences fondamentales. L’enfant a besoin de voir les visages, d’entendre des voix directes, d’imiter les gestes, de toucher et de manipuler pour apprendre à parler, penser, se réguler.
Limiter et encadrer l'usage entre 3 et 6 ans: Si l’introduction des écrans se fait après 3 ans, elle doit rester très limitée (maximum 30 minutes par jour), accompagnée par un adulte, et centrée sur du contenu lent, narratif, sans surstimulation visuelle ou sonore. L’objectif n’est pas de distraire l’enfant, mais de partager un moment ensemble, en favorisant la verbalisation, les questions, l’imaginaire.
Supprimer les écrans dans les moments clés: - Le matin avant l’école (car ils fatiguent le cerveau et altèrent l’attention) ; Pendant les repas (moment social fondamental) ; Juste avant de se coucher (car ils perturbent le sommeil et la sécrétion de mélatonine).
Privilégier les activités stimulantes et partagées: La lecture d’histoires avec une voix vivante ; Les jeux de société, de construction, d’imitation ; Le dessin, la musique, les activités en plein air ; Le jeu libre avec d’autres enfants, qui stimule à la fois le langage, la créativité, la tolérance à la frustration et la coopération.
L’enfant observe et reproduit. Un parent constamment sur son téléphone réduit inconsciemment la qualité de la relation. L'orthophoniste appelle à instaurer des temps de déconnexion en famille, où chacun, adulte compris, met de côté les écrans pour se reconnecter à l’instant présent et à l’autre.
Et de souligner que le retard de langage, le manque d’attention, l'isolement, la colère incontrôlable sont des signaux qui ne doivent pas être ignorés. Plus l’intervention est précoce, meilleures sont les chances de récupération. "N’hésitez pas à consulter un orthophoniste ou un professionnel du développement de l’enfant", a-t-elle ajouté.
Les écrans peuvent faire partie de la vie moderne, mais leur usage chez l’enfant doit être réfléchi et encadré avec fermeté et douceur. Il s’agit avant tout de préserver le lien humain, la parole, le jeu, et la présence, qui sont les vrais moteurs du développement.
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