Art & Culture
Mohamed Derouich, l’enfant d’Essaouira qui a appris le monde à la guitare
29/12/2025 - 18:26
Jihane Bougrine
Samedi soir, à Dar Souiri, le Mohamed Derouich Trio a ouvert le bal de "Jazz sous l’Arganier" comme on ouvre une fenêtre : sans fracas, mais avec une précision qui change l’air. Un concert aux mille nuances, tenu par le silence autant que par le groove, où l’on comprend d’emblée que cette musique ne cherche pas à se laisser définir.
Elle cherche à se vivre. Au cœur de cette première nuit : un enfant d’Essaouira né en France, élevé dans une "éducation vraiment marocaine", qui a construit son identité sur une guitare parfois amputée et une discipline presque monastique. Portrait d’un musicien à part, pour qui l’accomplissement n’est pas de signer une affiche, mais de "pouvoir jouer sa musique".
Ce samedi soir, pour l’ouverture de "Jazz sous l’Arganier", le concert du trio orchestré par Mohamed Derouich se construit à vue, dans un équilibre fragile entre l’écrit et l’inconnu, l’assise et la dérive, la maîtrise et l’élan. À ses côtés, Mihai Privan, saxophoniste, ne surligne rien. Il entre dans les interstices, dépose un souffle, disparaît. La batterie de Stéphane Galland fait le reste : elle ne donne pas d’ordres, elle sculpte un terrain mouvant. Dans ce trio, l’autorité n’est pas un rôle, c’est une circulation. Très vite, on comprend que l’essentiel n’est pas la virtuosité individuelle, mais cette entité invisible qui flotte au-dessus des instruments : une voix commune. Mohamed Derouich la nomme sans emphase, presque comme une évidence : "Ce qui m’intéresse, c’est la voix du trio."
Le lendemain du concert, l’entretien se tient dans le même lieu, encore habité par les vibrations. Dar Souiri n’est pas seulement une scène : c’est un espace où les mots résonnent avec ce qu’on vient d’entendre. Face au public, Mohamed Derouich a offert une musique qui ne se définit pas. Il raconte un parcours qui refuse lui aussi les raccourcis. Tout commence par une histoire très simple : celle d’un trio né non pas d’un concept, mais d’un temps mort.
"On fait des balances dans les concerts, partout… Une fois que c’est terminé, après, on ne fait qu’attendre", explique Mohamed Derouich, guitariste d’Ibrahim Maalouf de plusieurs années. Balance à 16 heures, show à 21 heures : cinq heures d’entre-deux à tuer ou à habiter. Lui a choisi d’habiter. "J’ai pris pour habitude de dire à Mihai : 'Vas-y, reste là, on va jouer.' Je demande si j’ai accès au plateau… Il me dit oui." C’est là, dans cette liberté arrachée au planning, que l’histoire du trio commence : des idées qui naissent après les balances, des échanges sans enjeu, des essais qui deviennent un langage.
"Au fur et à mesure, ces idées-là sont devenues un répertoire. Avec dix, quinze, vingt morceaux. On prend du plaisir à jouer." Le plaisir, chez Mohamed Derouich, est un mot sérieux : il signifie qu’on travaille assez pour être libre. Et quand le festival arrive, la "nouvelle formule" est déjà mûre, nourrie par des mois d’invention clandestine. Il insiste : "Cette formule-là, en live et en concert, vraiment, c’est la première fois que ça se fait. Hier, c’est le premier concert de la formation." On lui fait remarquer qu’on ne dirait pas. Il sourit : "Et quasi cent répètes."
L’improvisation, ici, n’est jamais l’alibi du flou : elle est le fruit d’une préparation invisible. "Il y a vraiment beaucoup d’impro." Mais l’architecture est claire : "Les grooves de basse sont écrits. Les mélodies sont là. Mais c’est juste un prétexte… pour bien démarrer, bien terminer." Le thème comme porte d’entrée, la fin comme point de rendez-vous : entre les deux, la liberté. "À l’intérieur, tout le monde a carte blanche. Mais avec beaucoup de respect." Une phrase qui pourrait résumer tout le concert : une musique où l’on se donne le droit d’aller au feu, sans brûler l’autre.

Le trio repose aussi sur une configuration qui accentue cette liberté : pas de basse, pas de piano. "Le fait qu’on soit trois… pour moi, c’est l’idéal. Parce que je peux mieux tout gérer. J’ai une liberté." Il précise l’illusion : la basse existe dans sa guitare. Son langage peut alors changer de direction sans demander l’autorisation à un arrangement. Et la confiance est totale : "Je sais que Mihai et Stéphane vont suivre." Une confiance qui est aussi un casting, une alliance humaine.
La guitare qui revient au port d’un autodidacte "robot"
Mohamed Derouich n’est pas seulement un musicien de méthode. Il est un enfant du déplacement, un artiste né dans l’écart. "Mes parents sont d’ici… Mon éducation est vraiment marocaine. Je suis né en France." Il ajoute, avec une précision du quotidien qui vaut toutes les analyses : "Moi, je fais le tajine, je cuisine… Je vis comme ici. Mon frigo est vide, chez moi. Je vais chercher la viande le jour même." Ce n’est pas une anecdote : c’est un rapport au temps, au réel, à la manière d’habiter sa culture même loin d’elle.
Son enfance musicale n’a rien du conte de conservatoire. "Chez moi, personne ne fait de musique. Personne." Puis la musique le choisit avec ce passage presque symbolique sur la guitare aux trois cordes, qui errait dans un coin chez lui quand il était enfant. "J’ai appris sur une guitare à trois cordes." Il raconte la pauvreté, l’achat d’un jeu complet, le vertige : "J’étais perdu… alors j’ai enlevé des cordes et j’ai continué avec deux ou trois." Apprendre avec le manque, s’y adapter, développer une identité sur ce qui reste. Il conclut en souriant : "J’ai vraiment un parcours très bizarroïde." Le mot est modeste. La singularité, elle, est évidente.
Il apprend en écoutant la radio, en reproduisant ce qu’il entend : Stevie Wonder, Michael Jackson, Kool & The Gang, Police, Sting. Un apprentissage par l’oreille, par le jeu, jusqu’au moment où il décide d’en faire sa vie. À 17 ans, il arrête l’école. La phrase du père tombe comme une règle : "Tu travailles la guitare comme si tu allais à l’école. De 8 heures à 17 heures." Il raconte sans embellir : "J’ai bossé, bossé, bossé." La discipline n’est pas un décor : c’est une survie.
Il parle aussi de la France, d’une petite ville, de la banlieue de Lille, de l’isolement, du racisme : "On était la seule famille maghrébine. C’était costaud." Et de cette première grande scène comme d’un voyage impossible : le train, les parents inquiets, le vertige. "J’ai fait le Printemps de Bourges. J’avais 18 ans." La musique, déjà, comme passage.
Et le conservatoire ? Mohamed Derouich l’évoque comme un regret possible, jamais comme un fantasme. "J’aurais dû étudier le solfège… oui et non. Parce que si je l’avais fait, je ne jouerais pas comme je joue aujourd’hui." Ne pas savoir lire la musique l’a poussé à tordre l’instrument, à inventer ses propres chemins : "Je bricole… comme les mecs dans la rue ici." Tout se rejoint alors : l’artisan sur scène, l’enfant aux trois cordes, l’homme qui pose une assise pour laisser les autres parler.
Et lorsqu’on lui demande s’il joue différemment à Essaouira, il répond sans hésiter : "Oui." Non pour flatter, mais pour transmettre. Il pense aux jeunes musiciens marocains, à ce qu’il veut leur offrir : "Apprends tes accords. Apprends la théorie. Apprends l’harmonie." Il insiste : "Pas par prétention. Par échange."
Ainsi se referme le cercle. L’enfant d’Essaouira né en France n’apporte pas une identité figée : il propose une passerelle. Et sous les boiseries de Dar Souiri, on comprend que ce trio n’est pas seulement une formation, mais une manière d’être au monde : guitare en main, libre, disciplinée, et ouverte.
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