Société
Ouverture du capital des pharmacies: entre assurances du ministère et attentes des syndicats
05/03/2026 - 23:14
Youness Oubaali
Le secteur pharmaceutique connaît actuellement un débat intense, après les recommandations du Conseil de la concurrence appelant à l’ouverture du capital des pharmacies à des investisseurs non pharmaciens et à la création de chaînes commerciales pharmaceutiques.
Ces recommandations ont suscité une large polémique parmi les professionnels, qui s’interrogent sur leurs répercussions sur l’indépendance de la profession et la qualité des services de santé. Face à cette situation, le ministère de la Santé et de la Protection sociale a tenté d’apaiser les tensions en réaffirmant son engagement en faveur du dialogue et de la concertation avec les différentes parties concernées.
Dans ce contexte, le ministre de la Santé et de la Protection sociale, Amine Tahraoui, a tenu, jeudi 5 mars 2026 à Rabat, une réunion de travail avec les représentants de la Fédération nationale des syndicats des pharmaciens du Maroc, de l’Union nationale des pharmaciens du Maroc et du Syndicat national des pharmaciens du Maroc.
Ouverture du capital des pharmacies: précisions du ministère
Selon des informations communiquées par le ministère à SNRTnews, la question de l’ouverture du capital des pharmacies a été évoquée lors de cette rencontre. Le ministre a précisé que ce sujet ne fait pas partie des orientations actuellement adoptées par le ministère, indiquant que le dialogue en cours avec les représentants de la profession porte principalement sur la mise en œuvre des axes convenus dans l’accord signé le 6 avril 2023.
Le ministre a également affirmé que toute évolution éventuelle dans ce domaine, si elle venait à être envisagée à l’avenir, s’inscrirait dans une approche participative fondée sur la concertation et la coordination préalable avec les représentations professionnelles, afin de préserver l’équilibre du secteur, de protéger les intérêts des professionnels et de servir le système national de santé.
Le ministère considère par ailleurs que les avis du Conseil de la concurrence, en tant qu’institution constitutionnelle indépendante, s’inscrivent dans le cadre de ses missions consultatives visant à enrichir le débat public sur le développement du secteur. Il souligne que ces avis ne sont pas contraignants et constituent l’un des éléments de réflexion pris en compte dans l’élaboration des orientations des politiques publiques.
Le ministère indique également vouloir préserver les acquis des pharmaciens, considérés comme le maillon le plus fragile de la chaîne du médicament, tout en garantissant la stabilité du secteur dans le respect de l’intérêt général.
La recommandation à l’origine du débat
Dans son avis, le Conseil de la concurrence a recommandé la levée du monopole sur la propriété des pharmacies de manière encadrée et progressive, dans le cadre de conditions juridiques et réglementaires claires. L’objectif serait de faciliter la création de nouvelles pharmacies, de soutenir la modernisation et la structuration du réseau pharmaceutique existant, tout en permettant aux investisseurs privés de participer au capital des pharmacies et en autorisant la création de réseaux ou de chaînes pharmaceutiques dans un cadre réglementé.
Dans ce contexte, le Conseil a toutefois conditionné cette ouverture en interdisant la participation au capital des pharmacies des laboratoires pharmaceutiques, des structures de prescription médicale, des cliniques privées, des groupes de santé, des organismes d’assurance ou de tout acteur économique disposant d’une puissance de marché significative, y compris les grandes chaînes de distribution.
Selon le Conseil, l’ouverture encadrée du capital des pharmacies pourrait constituer un levier structurel pour accompagner la transformation du secteur et renforcer sa durabilité. S’appuyant sur des expériences internationales comparées, il estime que ce modèle pourrait permettre l’intégration de nouvelles ressources financières, la modernisation des infrastructures et le renforcement de l’organisation du réseau pharmaceutique, tout en préservant la dimension sanitaire et l’indépendance professionnelle du pharmacien.
Attente des syndicats
La Confédération des syndicats des pharmaciens du Maroc a adressé, mardi 24 février 2026, une note au Chef du gouvernement lui demandant de reconsidérer les recommandations du Conseil de la concurrence relatives au secteur pharmaceutique. Elle estime que l’ouverture du capital "ne repose pas sur des données objectives et ne sert ni l’intérêt du citoyen marocain ni celui des professionnels".
Dans ce cadre, le secrétaire général de la Confédération, Amine Bouzoubaa, a indiqué que l’organisation attend des décisions et des orientations politiques traduisant un engagement réel en faveur de la protection du secteur des pharmacies.
Il a également déclaré à SNRTnews que le premier projet présenté à la discussion, relatif à la révision du projet de décret ministériel concernant la procédure de fixation des prix des médicaments, "n’a fait l’objet d’aucune véritable approche participative et les propositions ont été ignorées". Il a ajouté que "le Conseil de la concurrence a lui-même émis des réserves à ce sujet, estimant qu’il n’apporte pas de réponses aux problématiques déjà soulevées, notamment l’obsolescence du modèle de services des pharmacies et la fragilité économique résultant des politiques sectorielles du ministère de la Santé".
Il a enfin affirmé que la Confédération est "favorable à un dialogue sérieux et constructif, fondé sur une approche participative dans l’élaboration des politiques pharmaceutiques et le développement du secteur au service des citoyens". En revanche, "l’adoption de politiques fondées sur des approches capitalistiques, comme l’ouverture du capital des pharmacies, est moralement inacceptable, car elle transformerait le médicament en simple marchandise et risquerait de compromettre les acquis nationaux du système pharmaceutique ainsi que les avantages dont bénéficie actuellement le citoyen en matière de services pharmaceutiques de proximité".
Il a conclu en rappelant que "les bases de la réforme du secteur pharmaceutique ont été définies avec le ministère de la Santé il y a trois ans et qu’il ne reste plus qu’à les mettre en œuvre", réitérant ainsi le rejet de l’avis du Conseil de la concurrence.
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