Art & Culture
Raphaël Liogier : Grandir aujourd'hui, c'est apprendre à vivre entre des mondes multiples
27/06/2026 - 18:01
Khaoula Benhaddou | Mohammed ChafiAu deuxième jour du Forum des droits humains du Festival Gnaoua et Musiques du Monde d'Essaouira, la table ronde « Identités en mouvement : grandir entre les mondes » a ouvert un vaste champ de réflexion sur la manière dont les jeunes construisent aujourd'hui leur identité dans un univers toujours plus interconnecté. Parmi les intervenants, le sociologue et philosophe Raphaël Liogier qui a accordé une interview à SNRTnews en marge de cette rencontre.
Organisée ce samedi 27 juin, cette rencontre, animée par Driss Bennani, a réuni le politologue et islamologue Rachid Benzine, la romancière Leïla Slimani, la sociologue Cléo Marmié, l'auteure-compositrice-interprète Sara Moullablad ainsi que le philosophe et sociologue Raphaël Liogier. Ensemble, ils ont débattu des défis auxquels sont confrontés les jeunes qui grandissent dans un monde traversé par les réseaux sociaux, les crises identitaires et les multiples influences culturelles.
Dans un entretien accordé à SNRTnews en marge du forum, Raphaël Liogier a d'abord tenu à nuancer l'intitulé de la table ronde. Selon lui, il n'est plus question de "grandir entre deux mondes", mais bien "entre des mondes multiples", tant les appartenances culturelles, sociales et numériques s'entremêlent aujourd'hui.
Face à cette réalité, le philosophe distingue deux attitudes possibles. La première consiste à accepter cette ouverture et à y voir une source d'enrichissement. "On jouit du monde tel qu'il existe", résume-t-il. La seconde relève du repli identitaire, nourri par la peur de perdre ses repères et par un sentiment permanent de manque. "On est rivé au sentiment de la perte", observe-t-il. Cette posture, estime-t-il, alimente les angoisses collectives. Pour les dépasser, il appelle à un véritable travail intérieur, presque spirituel, permettant d'habiter sereinement la mondialisation plutôt que de la subir.
L'esthétique précède l'éthique
Au cœur de sa réflexion figure également la notion de désir. Pour Raphaël Liogier, les engagements humains qu'ils soient politiques, sociaux ou culturels naissent d'abord du désir avant de relever de l'idéologie. "L'esthétique précède l'éthique ", affirme-t-il. Avant d'adhérer à des valeurs, chacun aspire d'abord à devenir quelqu'un, à appartenir à un groupe, à incarner une manière d'être.
Dès lors, le philosophe estime qu'il est urgent de reconstruire une "esthétique positive" du vivre-ensemble, capable de susciter le désir d'une communauté humaine dépassant les seules frontières nationales sans pour autant les effacer. Les nations et les territoires conservent leur importance, mais ils s'inscrivent désormais dans un monde profondément perméable, où les échanges économiques, technologiques et culturels rendent toute fermeture illusoire.
Interrogé sur le rôle de la spiritualité dans cette société mondialisée, Raphaël Liogier défend une approche inattendue. À ses yeux, une foi pleinement assumée ne conduit pas au repli, mais favorise au contraire l'ouverture aux autres. Les personnes véritablement sûres de leurs convictions seraient moins enclines à imposer leurs croyances, parce qu'elles ne cherchent pas à combler un vide intérieur. Cette confiance permettrait ainsi de mieux affronter les bouleversements de la mondialisation sans céder à la peur.
Le philosophe a également abordé la question de la liberté à l'ère numérique. Pour lui, croire en la liberté suppose d'accepter qu'il existe, chez l'être humain, une part irréductible aux déterminismes matériels. "La liberté est un pari spirituel", affirme-t-il.
Cette dimension intérieure constitue, selon lui, le meilleur rempart contre les dérives des réseaux sociaux. Ceux-ci ne sont pas problématiques en eux-mêmes ; tout dépend de l'usage que chacun en fait. Lorsqu'un individu souffre d'un manque de repères ou d'une "fatigue d'être soi", il cherche à se perdre dans le divertissement numérique, multipliant les publications sans jamais combler son sentiment de vide. À l'inverse, une personne solidement ancrée dans son identité peut faire de ces plateformes des espaces de création, de dialogue et de partage.
"Il ne faut pas subir le numérique, mais l'agir", résume Raphaël Liogier, invitant chacun à retrouver une capacité d'action, de discernement et de liberté face aux technologies.
À travers cette intervention, le philosophe a proposé une lecture originale des défis auxquels sont confrontées les nouvelles générations. Plus qu'une menace, la pluralité des appartenances constitue, selon lui, une opportunité de réinventer le rapport à soi et aux autres, à condition de transformer la peur en désir, l'anxiété en ouverture et la mondialisation en horizon partagé.
Articles en relations
Art & Culture
Politique
Art & Culture
Art & Culture