Société
Réseaux sociaux pour les enfants: Faut-il interdire ou éduquer?
08/01/2026 - 11:01
Khaoula Benhaddou
La question de l’interdiction des réseaux sociaux pour les enfants et les adolescents, relancée récemment dans certains pays européens, dépasse largement les frontières. Au Maroc, le sujet alimente de vives discussions dans les groupes de parents, entre inquiétude face aux dérives du numérique et crainte d’isoler les enfants d’une réalité devenue profondément connectée.
Faut-il interdire totalement les réseaux sociaux aux enfants ou miser sur la sensibilisation et l’accompagnement? Pour la coach parentale Jihane Laraichi , la réponse se situe loin des solutions radicales.
À l’heure où les écrans et les plateformes numériques façonnent les modes de communication, une interdiction totale des réseaux sociaux apparaît difficilement applicable.
"Le numérique fait désormais partie intégrante de notre environnement social, culturel et éducatif", rappelle Jihane Laraichi.
Elle souligne toutefois un paradoxe souvent cité: plusieurs figures emblématiques de la Silicon Valley, dont Steve Jobs, limitaient fortement l’accès aux écrans pour leurs propres enfants. "Steve Jobs privilégiait les échanges familiaux, la lecture et la créativité plutôt que les tablettes et les réseaux numériques à la maison. D’autres dirigeants de grandes entreprises technologiques ont fait des choix similaires, conscients des effets potentiels d’une exposition précoce et non encadrée aux écrans."
Ces choix ne visaient pas à diaboliser la technologie, mais à en encadrer l’usage. "Le problème n’est pas l’outil en lui-même, mais la manière dont il est utilisé", insiste la coach.
Lecture, créativité, échanges familiaux : autant de piliers que ces dirigeants privilégiaient pour contrebalancer l’omniprésence du numérique. Un message qui résonne aujourd’hui auprès de nombreux parents marocains.
Le risque de l’exclusion sociale
Exclure totalement un enfant ou un adolescent des réseaux sociaux peut cependant avoir des effets pervers. Dans un monde où une partie des interactions se construit autour de jeux en ligne, d’applications ou de plateformes partagées, l’absence d’accès peut créer un décalage avec le groupe. "Un enfant qui ne comprend pas les références communes peut se sentir mis à l’écart, voire développer un sentiment d’injustice ou d’infériorité", explique la spécialiste.
"Aujourd’hui, une partie des échanges entre enfants et adolescents se construit autour de jeux, d’applications ou de plateformes numériques communes. Lorsqu’un enfant n’a pas accès à ces univers, il peut se retrouver en marge des discussions, ne pas comprendre les références partagées par les autres et ressentir une forme de jalousie ou d’injustice. Ce décalage peut aller jusqu’à un sentiment d’exclusion, par exemple lorsqu’un enfant n’est pas invité à un anniversaire ou mis à l’écart parce qu’il ne sait pas jouer à un jeu vidéo auquel “tout le monde” joue. À long terme, cette mise à distance involontaire peut nourrir un sentiment d’infériorité, fragiliser l’estime de soi et compliquer l’intégration au groupe" précise la coach qui souligne qu’il ne faut pas céder à toutes les demandes, mais plutôt qu’un accompagnement réfléchi permet d’éviter que l’interdiction totale ne devienne une source de souffrance sociale. "Plutôt que d’interdire, il semble plus pertinent d’accompagner les enfants et adolescents pour leur apprendre à évoluer de manière responsable et sécurisée dans ces espaces numériques. Sans céder à toutes les demandes, l’enjeu est donc de trouver un juste milieu, afin que l’interdiction ne devienne pas une source de souffrance sociale".
Interdire, au risque d’encourager les usages cachés
Pour la coach parentale, une interdiction stricte comporte un autre danger: celui de renforcer la curiosité et les comportements clandestins. "Lorsqu’un enfant se sent privé de ce que ses camarades ont, il cherchera souvent à contourner les règles", observe-t-elle. Connexions en cachette, anciens téléphones non surveillés, accès depuis chez des amis ou dans des lieux publics : autant de pratiques qui exposent les jeunes à des risques accrus. "Dans ces situations, l’enfant agit sans cadre, sans règles claires et surtout sans les codes de prudence nécessaires" rappelle la coach.
Pire encore, faute d’accompagnement, certains communiquent naïvement sur des messageries ou des jeux en ligne avec des adultes se faisant passer pour des enfants de leur âge. Pensant échanger avec un pair, ils peuvent être amenés à divulguer des informations personnelles, à répondre à des questions intrusives, voire à transmettre des données sensibles comme des coordonnées bancaires des parents ou à envoyer des photos, sans mesurer la gravité de ces actes. Par peur de sanctions ou de perdre définitivement l’accès au numérique, ils gardent le silence et n’osent pas en parler à leurs parents "L’absence de cadre ne protège pas, elle fragilise", résume la spécialiste qui plaide pour une éducation progressive plutôt qu’une interdiction brutale.
Un accès encadré, dès le début du collège
Il n’existe pas, selon elle, d’âge universel pour autoriser l’accès aux réseaux sociaux. La maturité varie d’un enfant à l’autre. Toutefois, un accès progressif et encadré peut être envisagé dès le début du collège, en respectant les âges légaux des plateformes. L’essentiel reste l’accompagnement : explications claires, règles précises et suivi bienveillant.
Concrètement, cela passe par des discussions régulières sur les risques (cyberharcèlement, fausses informations, personnes mal intentionnées), la définition de règles sur le temps d’écran, les plateformes autorisées, la protection des données personnelles et le respect des autres. "Ces règles gagnent à être co-construites avec l’enfant, pour qu’il en comprenne le sens", souligne la coach.
Des parents souvent démunis face au numérique
Si l’enjeu est clair, de nombreux parents se sentent mal armés. Les plateformes évoluent vite, les codes changent, et les enfants maîtrisent parfois mieux ces outils que les adultes. Jeux en ligne, messageries intégrées, emojis détournés, défis viraux : autant d’univers que les parents ne connaissent pas toujours.
"Il est essentiel de renforcer l’accompagnement des parents", insiste Jihane Laraichi. Plateformes de prévention, associations spécialisées, guides scolaires, conférences et ateliers parentaux sont autant de ressources à mobiliser. Les espaces d’échange entre parents jouent également un rôle clé pour partager expériences et signaux d’alerte.
Le rôle central de l’éducation, à la maison comme à l’école
Pour éviter le contrôle excessif, la coach recommande de passer d’une logique de surveillance à une logique de dialogue. Les outils de contrôle parental peuvent être utiles, mais uniquement comme supports éducatifs temporaires. "Ils ne remplacent jamais la discussion", avertit-elle.
L’éducation au numérique doit aussi commencer tôt. Dès le primaire, une sensibilisation adaptée à l’âge permet d’aborder le respect en ligne, la protection des données et la compréhension des images et informations. L’école, en coordination avec les familles, a un rôle clé à jouer dans la prévention du cyberharcèlement et la construction de l’identité numérique.
Former des citoyens numériques responsables
Au-delà des polémiques sur l’interdiction, Jihane Laraichi appelle à un changement de perspective. "Il ne s’agit pas de protéger les enfants du numérique, mais de leur apprendre à s’y protéger eux-mêmes."
Développer l’esprit critique, apprendre à questionner les contenus, comprendre les mécanismes des algorithmes: autant de compétences essentielles pour former des adultes responsables.
Entre interdiction et laxisme, la voie médiane de la confiance, de l’éducation et de la responsabilisation progressive semble aujourd’hui la plus adaptée. Un défi partagé par les familles françaises comme marocaines, dans un monde où le numérique est devenu incontournable.
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