Politique
Un fardeau invisible pèse sur les femmes: La valeur du travail domestique sera-t-elle enfin reconnue?
26/11/2025 - 15:07
Youness Oubaali
La Chambre des représentants a tenu une rencontre d’étude consacrée à l’analyse de la problématique du travail domestique non rémunéré assumé par les femmes au Maroc. Les données officielles mises sur la table révèlent la profondeur du déséquilibre structurel dans la répartition des rôles au sein de la famille et son impact direct sur la justice sociale et l’égalité économique.
Dans un contexte marqué par une prise de conscience mondiale croissante de l’importance de l’économie du care, la Chambre des représentants a organisé, ce mercredi 26 novembre 2025, une journée d’étude intitulée: "Valoriser le travail domestique des femmes au Maroc: de la reconnaissance à l’autonomisation", en partenariat avec le ministère de la Solidarité, de l’Insertion sociale et de la Famille, le Fonds des Nations unies pour la population, et avec l’appui de l’Agence espagnole de coopération internationale pour le développement.
L’objectif de cette rencontre était d’ouvrir un débat scientifique approfondi sur la manière de passer d’une reconnaissance théorique de la valeur du travail domestique non rémunéré à la mise en place de mécanismes concrets capables de renforcer l’autonomisation économique et juridique des femmes, dans une approche globale intégrant les dimensions sociales, économiques et juridiques.
Des chiffres préoccupants
La réalité, confirmée par les données officielles, montre que l’exclusion du travail domestique non rémunéré des calculs économiques ne relève pas d’un simple oubli, mais constitue un dysfonctionnement structurel qui aggrave les inégalités de genre.
Les interventions se sont appuyées sur les données du Haut-commissariat au Plan, qui mettent en évidence l’ampleur du déséquilibre dans la répartition du temps au sein des foyers: les Marocaines accomplissent plus de 90% du total des tâches domestiques et y consacrent en moyenne 5 heures par jour, contre seulement 43 minutes pour les hommes. Seuls 13% des hommes participent aux tâches domestiques internes telles que la cuisine ou le nettoyage, avec une moyenne de 11 minutes par jour.
En additionnant travail rémunéré et non rémunéré, il ressort que les femmes supportent une charge globale supérieure à celle des hommes (6h21 contre 6h08), alors même que ces derniers consacrent quatre fois plus de temps au travail professionnel.
Selon le HCP, la structure sociale traditionnelle dans la répartition des rôles apparaît clairement: les femmes cheffes de famille, dans 66% des cas en raison du veuvage ou du divorce, assument une double charge qui fait du travail non rémunéré davantage un produit d’une organisation sociale inégalitaire qu’un choix personnel.
La ministre de la Solidarité: "C'est un sujet qui n’a pas reçu la place qu’il mérite"
Dans son intervention, la ministre de la Solidarité, de l’Insertion sociale et de la Famille, Naïma Ben Yahya, a souligné que certaines questions, dont le travail domestique non rémunéré, n’ont pas bénéficié du débat public qu’elles méritent, malgré leur lien direct avec l’autonomisation des femmes.
Elle a expliqué que l’ensemble des tâches domestiques — cuisine, nettoyage, prise en charge des enfants, des personnes âgées ou en situation de handicap, ainsi que les activités liées aux ressources domestiques en milieu rural — devrait constituer une responsabilité partagée entre les membres de la famille ou les institutions sociales. Pourtant, les femmes assument ce fardeau depuis des générations, ce qui en fait un facteur majeur de marginalisation et de pauvreté.
La ministre a affirmé que la reconnaissance et la valorisation du travail domestique représentent la pierre angulaire de toute réforme sérieuse visant à faire justice aux femmes et à promouvoir l’équité conjugale et l’autonomisation économique.
Un contrat social indispensable
Lors de cette journée d’étude, la représentante du Fonds des Nations unies pour la population a présenté une approche analytique affirmant que l’autonomisation des femmes au Maroc passe par la construction d’un nouveau contrat social fondé sur l’égalité. Elle a souligné l’existence de deux économies: l’une visible et l’autre invisible, incarnée par le travail domestique accompli par des millions de femmes sans rémunération.
La responsable a rappelé que les Marocaines partagent les mêmes défis que les femmes du monde entier et que cette rencontre s’inscrit dans le cadre de la campagne "16 jours d’activisme contre la violence", permettant de mettre en lumière la violence structurelle résultant d’une répartition inéquitable des responsabilités de care.
La représentante de l’Union européenne a, pour sa part, insisté sur le fait que le manque de reconnaissance du travail domestique des femmes crée une dépendance économique qui limite leur autonomie et leur capacité à demander de l’aide ou à accéder à la justice. La reconnaissance de ce travail constitue, selon elle, un moyen de prévenir la violence et de renforcer la résilience.
Elle a rappelé que le travail domestique dépasse la simple gestion du foyer pour englober un soutien émotionnel garant de la cohésion sociale. Malgré sa valeur productive, il demeure non protégé et non reconnu.
Elle a indiqué que, dans le monde, les femmes assurent plus de 76% des tâches de care non rémunérées, pour une valeur économique estimée à des milliers de milliards de dollars.
Elle a salué les réformes menées par le Maroc, rappelant que les données du HCP montrent l’impact du fardeau domestique sur la participation des femmes au marché du travail, ainsi que ses répercussions sur le divorce et la retraite: seules 0,8% des femmes rurales perçoivent une pension.
Elle a ajouté que la valorisation de ce travail nécessite un nouveau modèle de développement reconnaissant sa valeur productive et corrigeant les biais historiques, soulignant que l’Union européenne et le Fonds des Nations unies pour la population soutiennent le Maroc dans la mesure du travail non rémunéré, la réforme du Code de la famille et les politiques de care.
Et de conclure en affirmant que cette rencontre réunit savoirs, politiques publiques et expériences vécues, exprimant l’espoir de voir émerger des recommandations concrètes renforçant justice et inclusion.
Le président de la Chambre des représentants: "Il y a des défis structurels"
Rachid Talbi Alami, président de la Chambre des représentants, dont le discours a été prononcé par la députée Zaina Idhali, a affirmé que le travail domestique constitue aujourd’hui l’un des domaines où les femmes sont confrontées à des défis structurels multidimensionnels, puisqu’elles assument la majeure partie des tâches de care: garde d’enfants, prise en charge des personnes âgées ou en situation de handicap.
"Lorsque nous parlons du travail domestique des femmes, a-t-il déclaré, nous n’évoquons pas simplement une “activité à domicile”, mais une fonction productive contribuant à l’économie nationale et à la cohésion du tissu social. La femme qui gère les affaires du foyer, éduque les générations et assume les responsabilités quotidiennes de care contribue réellement à la stabilité de la société et au renforcement de ses valeurs".
Il a ajouté que, compte tenu du rôle central du travail domestique comme pilier de l’économie nationale, l’avancée vers l’égalité entre les genres passe nécessairement par la reconnaissance et la valorisation de ce travail féminin. Il a appelé à des politiques intégrées et efficaces encourageant la reconnaissance des responsabilités familiales et des charges de care.
L’ambassadeur d’Espagne salue l’initiative
L’ambassadeur d’Espagne au Maroc, Enrique Ojeda Vila, a souligné la symbolique de la tenue de cette rencontre à l’occasion de la Journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes (25 novembre), estimant que le travail domestique représente un domaine invisible qui, durant des années, a été le théâtre de pratiques indignes en raison de l’absence de reconnaissance et de garanties.
Il a noté l’intérêt porté par les pays partenaires du Maroc — dont les agences onusiennes — aux avancées du Royaume en matière d’égalité entre les sexes, considérant que cette rencontre offre un espace d’échange de stratégies et renforce la réflexion commune sur la protection des droits humains.
L’ambassadeur a rappelé l’importance de la Convention de l’Organisation internationale du Travail de 2011 sur les travailleurs domestiques, qu’il a qualifiée d’étape majeure puisqu’elle vise à dignifier le travail domestique, à le rendre visible et à reconnaître la contribution économique des femmes à leurs sociétés.
Il a précisé que les défis liés au travail domestique ne sont pas propres au Maroc: ils concernent de nombreux pays, y compris l’Espagne, où l’égalité entre les sexes constitue une politique d’État.
Il a mis en avant les efforts de l’Espagne pour intégrer les travailleurs domestiques dans le système de protection sociale et permettre aux femmes ayant exercé ce métier toute leur vie de bénéficier d’une pension de retraite.
Enfin, l’ambassadeur a rappelé la spécificité des relations maroco-espagnoles, considérées comme un pont entre la Méditerranée et l’Atlantique, entre l’Europe et l’Afrique, affirmant que la coopération dans l’économie du care constitue une opportunité commune pour bâtir des sociétés plus justes et plus inclusives.
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