Société
Une découverte archéologique majeure au Maroc apporte un nouvel éclairage sur l’histoire du Maghreb protohistorique
17/02/2025 - 10:58
Mohammed Fizazi
Une équipe d’archéologues dirigée par le professeur Youssef Bokbot de l’Institut national des sciences de l'archéologie et du patrimoine (INSAP) a mis au jour le premier village protohistorique connu du Maghreb, situé sur le site de Kach Kouch, dans la province de Tétouan.
Cette découverte exceptionnelle, publiée ce lundi 17 février 2025 dans la revue scientifique "Antiquity", remet en question les idées reçues sur le développement des sociétés nord-africaines avant l’arrivée des Phéniciens.
Un village structuré et organisé dès l’âge du Bronze
Les fouilles archéologiques menées sur le site ont permis d’identifier des traces d’occupation humaine qui s’étendent sur trois grandes périodes distinctes. La première phase, datée entre 2200 et 2000 av. J.-C., reste peu documentée en raison de la rareté des vestiges conservés. La seconde phase, comprise entre 1300 et 900 av. J.-C., marque l’apparition d’un habitat structuré, caractérisé par des constructions en torchis et en bois, ainsi que par des activités agricoles et pastorales. Enfin, la troisième phase, s’étendant du VIIIe au VIIe siècle av. J.-C., révèle l’adoption progressive d’éléments culturels et techniques venus de l’extérieur, notamment avec l’apparition d’objets en fer et de poteries phéniciennes.

Le village de Kach Kouch présente des infrastructures élaborées, dont des habitations circulaires en torchis et des bâtiments rectangulaires dotés de soubassements en pierre. Ces architectures témoignent d’une organisation sociale avancée et d’un mode de vie sédentaire basé sur l’agriculture et l’élevage. La présence de silos creusés dans le sol atteste également du stockage de denrées alimentaires, signe d’une gestion des ressources à long terme.
Une société avancée et connectée au reste du monde méditerranéen
Les découvertes réalisées à Kach Kouch remettent en question l’idée selon laquelle les sociétés nord-africaines étaient peu développées avant l’arrivée des Phéniciens. Les analyses archéobotaniques menées sur place ont révélé la culture de céréales comme l’orge et le blé, ainsi que celle de légumineuses telles que les fèves et les pois. Au cours de la dernière phase d’occupation, de nouvelles plantes, comme la vigne et l’olivier, font leur apparition, traduisant une évolution des pratiques agricoles.
Les vestiges fauniques montrent également une économie basée sur l’élevage de moutons, de chèvres et de bovins, accompagnée d’une exploitation limitée du porc. La découverte d’outils en pierre, de poteries façonnées à la main et de fragments métalliques suggère par ailleurs un savoir-faire technique maîtrisé. Un fragment de bronze étamé daté de 1110-920 av. J.-C. constitue d’ailleurs la plus ancienne preuve de l’utilisation de cet alliage en Afrique du Nord, à l’ouest de l’Égypte.
Ces éléments démontrent que les habitants de Kach Kouch n’étaient pas isolés mais entretenaient des contacts avec d’autres communautés du bassin méditerranéen et du Sahara. Des échanges de biens et de techniques semblent avoir eu lieu, favorisant une hybridation culturelle perceptible dans l’évolution de l’architecture et du matériel découvert sur le site.
Une réécriture de l’histoire du Maghreb protohistorique
Selon le Pr Youssef Boukbot, cette découverte archéologique apporte un éclairage nouveau sur l’histoire des sociétés pré-phéniciennes du Maghreb. Contrairement aux hypothèses qui attribuaient le développement de la région aux influences extérieures, les recherches menées à Kach Kouch prouvent que des structures socio-économiques avancées existaient bien avant l’installation des Phéniciens.
Les résultats obtenus suggèrent que cette zone du nord du Maroc était un véritable carrefour culturel et économique, bénéficiant de relations privilégiées avec l’Europe et le Proche-Orient. Ces conclusions invitent à revoir les théories traditionnelles qui minimisaient le rôle des populations locales dans le développement des civilisations méditerranéennes.
L'étude ajoute que le site de Kach Kouch n’est probablement pas un cas isolé. Son existence laisse supposer que d’autres villages similaires ont pu exister dans la région, mais qu’ils restent encore à découvrir. Cette recherche ouvre ainsi la voie à de nouvelles investigations qui pourraient permettre de mieux comprendre les dynamiques culturelles et économiques du Maghreb à la fin de la Préhistoire.
En mettant en lumière une société complexe et structurée, cette découverte constitue une avancée majeure dans l’étude des sociétés protohistoriques africaines. Avec la publication de ces travaux dans Antiquity, la communauté scientifique est invitée à reconsidérer le rôle des populations nord-africaines dans l’histoire du bassin méditerranéen et à explorer plus en profondeur les origines des premières civilisations du Maghreb.
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