Economie
Céréales: un secteur stratégique mais peut mieux faire
09/12/2025 - 11:55
Matar Bensalmia
Au cœur des préoccupations nationales, la filière céréalière marocaine navigue entre promesses et défis. L'Avis du Conseil de la concurrence révèle donc un paradoxe. Alors que cette industrie constitue l'épine dorsale de la sécurité alimentaire du royaume, elle demeure prisonnière de fragilités structurelles qui menacent sa pérennité.
Dans le détail, en l'espace de seize années, la productivité du blé tendre a bondi de 42%, passant de 12 à 17 quintaux par hectare. Cette progression témoigne d'efforts réels, mais reste en deçà des standards internationaux. Derrière cette amélioration se cachent des obstacles persistants qui entravent la modernisation agricole.
Les agriculteurs marocains peinent encore à accéder aux semences sélectionnées, véritables clés d'une production abondante et qualitative. Cette difficulté s'aggrave dans un contexte où les techniques agricoles modernes tardent à se démocratiser, tandis que la recherche et développement agricoles souffrent d'un sous-financement chronique. L'adaptation variétale aux spécificités pédoclimatiques nationales s'en trouve compromise.
Une équation complexe
Le système actuel de prix de référence, figé depuis plusieurs années, illustre parfaitement les dysfonctionnements du secteur. En ne valorisant pas les efforts qualitatifs supplémentaires, il pousse naturellement les producteurs vers une logique quantitative.
Cette orientation prive les minoteries d'un approvisionnement local répondant à leurs exigences techniques, les contraignant à se tourner vers les marchés internationaux. Cette dépendance aux importations expose dangereusement l'ensemble de la chaîne aux fluctuations mondiales.
Les coûts de production des minoteries oscillent désormais au rythme des cours internationaux, créant une vulnérabilité systémique préoccupante.
Une industrie en mutation
L'analyse révèle une transformation profonde du paysage industriel meunier. L'émergence d'une intégration verticale chez les grands opérateurs leur confère un avantage concurrentiel décisif. Ces géants maîtrisent l'ensemble de la chaîne allant de l'importation au stockage, de la transformation à la distribution, reléguant les acteurs plus modestes dans une position défavorable.
Cette asymétrie se double d'un modèle hybride singulier: l'intervention étatique via les subventions et la régulation des importations coexiste avec une ouverture partielle à la concurrence. Si ce système a garanti une certaine stabilité, ses limites apparaissent crûment lors des années de faible récolte.
Des déséquilibres territoriaux criants
La géographie industrielle dessine une carte contrastée. Certaines régions bénéficient d'une position dominante grâce à leur proximité avec les sources d'approvisionnement ou les infrastructures portuaires, tandis que d'autres subissent une concurrence exacerbée. Ces disparités territoriales appellent une redistribution plus équitable de l'activité productive.
L'une des révélations les plus préoccupantes concerne la gestion du stock stratégique national. Bien que légalement confiée à l'Office national interprofessionnel des céréales et légumineuses, cette mission cruciale demeure orpheline de tout cadre réglementaire précis. L'absence de textes définissant les modalités de constitution, de financement et de gestion de ces réserves expose le pays à des risques d'approvisionnement majeurs.
Refonte complète de la politique céréalière nationale
Face à ces constats, les experts appellent à une refonte complète de la politique céréalière nationale. Cette transformation passe par une diversification variétale privilégiant les espèces résistantes à la sécheresse, une accélération du développement semencier et un renforcement substantiel de la recherche agricole. La révision du système de soutien constitue un autre chantier prioritaire. Il s'agit de réorienter les incitations vers la qualité et l'efficacité productive, abandonnant la logique purement quantitative qui prévaut actuellement.
L'établissement d'un cadre réglementaire clair pour le stock stratégique, l'amélioration des conditions concurrentielles dans l'industrie meunière et la réduction progressive de la dépendance aux importations complètent ce programme ambitieux. Cette filière, qui a su démontrer sa capacité d'évolution avec un gain de productivité de 42% en deux décennies, dispose des atouts nécessaires pour relever ces défis.
Mais le chemin vers une industrie céréalière résiliente, moins dépendante et capable d'affronter les chocs climatiques comme économiques, exige une volonté politique forte et des réformes structurelles d'envergure. L'enjeu dépasse largement le cadre sectoriel. En effet, il s'agit de sécuriser l'un des fondements de la souveraineté alimentaire nationale, dans un contexte géopolitique et climatique de plus en plus incertain.
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