Société
Comment limiter le chaos informationnel en temps de crise?
16/12/2025 - 21:26
Khawla Znaizini
À chaque crise sociale, environnementale ou sanitaire, le débat sur la façon de traiter l’information reprend de plus belle, surtout face à la large diffusion de vidéos et contenus falsifiés. De la pandémie de Covid‑19 au séisme d’Al Haouz, en passant par diverses manifestations et événements, jusqu’aux récentes inondations de Safi, le même phénomène se répète: l’apparition d’images, de vidéos et de publications éloignées de la réalité, qui suscitent la panique, désorientent l’opinion publique et affectent directement la confiance dans l’information et ses sources.
Pendant les crises, le consommateur d’information se retrouve face à un flot immense d’actualités, où les faits véridiques se mêlent aux fausses nouvelles, rendant leur distinction plus complexe, surtout avec la domination des réseaux sociaux qui sont devenus un espace de documentation instantanée, que ce soit via la diffusion en direct ou des clips enregistrés, sans oublier les interventions de l’intelligence artificielle qui compliquent davantage la vérification.
Entre vidéos générées par l’intelligence artificielle, vidéos anciennes liées à d’autres événements ou régions, ou extraits diffusés hors contexte, le citoyen se trouve devant un paysage brumeux où les bulletins officiels et le contenu trompeur se confondent.
Crises et impact
Dans ce contexte, Nabil Assafi, chercheur en sociologie, affirme que les crises influent directement sur le comportement humain, tant dans la manière de les gérer, d’y réagir que d’y faire face. Il explique, dans une déclaration à SNRTnews, que les crises peuvent être divisées en crises réelles et crises fabriquées. Il note que la crise réelle peut être présentée dans son ampleur réelle, ou être amplifiée ou minimisée, ce qui se reflète dans la manière dont elle est reçue au sein de la société.
Il ajoute que l’individu, dans chacun de ces cas, est confronté à un défi: comment mobiliser ses mécanismes psychologiques, perceptifs et intellectuels, de même que les moyens disponibles, afin de réagir à la crise et de la surmonter avec le moins de pertes possible.
Le chercheur estime que le recours à des sources fiables constitue un élément déterminant pour préserver la paix sociale et l’équilibre psychologique des individus et des groupes, et garantir la continuité normale de la vie. Il appelle également à renforcer le rôle des organismes spécialisés dans la surveillance des crises et le suivi des entités qui fabriquent des images ou manipulent des contenus, dans le but de réguler la circulation de l’information et de réduire le climat de peur, en insistant sur le rôle des autorités pour déterminer la nature des crises et transmettre leur image au public, ainsi que la manière de présenter les conseils et directives liés à ces crises.
Asafi confirme que lier la crise à une information fiable et à l’entité officielle qui la publie, accompagnée de recommandations claires pour les citoyens, contribue à limiter le chaos informationnel. Il appelle en même temps à suivre les informations depuis leurs sources officielles et les sites habilités à fournir l’information, tout en consolidant une charte de valeurs basée sur la responsabilité et la reddition de comptes.
Le chercheur en sociologie souligne que les fausses nouvelles sont devenues un phénomène difficile à contrôler, surtout lorsque l’information officielle arrive parfois en retard. Il explique que ces fausses nouvelles se nourrissent principalement de la rapidité: de nombreux utilisateurs se précipitent pour partager des contenus sans vérifier leur véracité, et un titre sensationnel ou une image truquée peuvent suffire à donner au faux une capacité de diffusion surpassant parfois la vérité.
Il met en avant quelques solutions, notamment la création d’un observatoire national des crises, l’enseignement de la gestion des crises dans les programmes scolaires, le lancement de sessions de formation pour préparer la société à faire face aux crises, et la création de plateformes spécialisées dans l’information en temps de crise.
Conscience critique
De son côté, le professeur de psychologie sociale Mouhcine Benzakour considère que l’opinion publique éprouve de grandes difficultés à distinguer entre les nouvelles correctes et les fausses, et que le critère principal pour réagir à une information est souvent la dimension émotionnelle et affective.
Il explique, dans une déclaration à SNRTnews, que l’humain, par nature, tend à réagir aux tragédies et catastrophes, et à se concentrer sur le nombre de victimes, sans vérifier la source de l’information ou sa véracité.
Il ajoute que ce comportement apparaît clairement dans la forte interaction avec les contenus circulant sur les réseaux sociaux, où la motivation est souvent guidée par la curiosité et l’émotion, loin des critères qui régulent l’information. Il note que les crises laissent des chocs psychologiques collectifs poussant les citoyens à suivre intensément les nouvelles à la recherche d’apaisement, au point que cela peut devenir une forme de dépendance à l’information.
Dans ce cadre, Benzakour affirme que certaines entités exploitent cet état psychologique pour diffuser de fausses nouvelles et créer un climat de peur et d’angoisse. Il s’agit d’un phénomène récurrent à chaque grande crise, qui requiert d’être limité grâce au suivi juridique et à la responsabilisation.
Il appelle les citoyens à adopter la logique et la pensée critique avant de croire ou de diffuser toute information, et à se rappeler des expériences passées, comme les fausses nouvelles qui ont accompagné la pandémie de Covid‑19 ou l’affaire de l’enfant Rayan, qui ont montré que l’information précise ne provient qu’aux entités officielles.
Le professeur souligne que la facilité à croire les vidéos est l’un des principaux défis, étant donné la difficulté de distinguer entre contenu réel et contenu fabriqué ou généré par l’intelligence artificielle, surtout pour le récepteur ordinaire dépourvu de compétences en vérification numérique. Il appelle aussi à ne pas se hâter à republier des informations non confirmées, afin de ne pas devenir soi‑même une chaîne de désinformation.
En contrepartie, il confirme la responsabilité des institutions à communiquer en continu avec les citoyens et à prendre l’initiative de transmettre l’information correcte en temps voulu, afin d’éviter les vides informationnels exploités par les promoteurs de fausses nouvelles.
Sanctions légales
Par ailleurs, l’avocat Abdelghani Harmachi, membre du barreau de Casablanca, estime que les fausses nouvelles possèdent une grande capacité de diffusion, profitant de la nature interactive des réseaux sociaux, qui permet l’échange d’informations au‑delà des frontières géographiques et temporelles en très peu de temps.
Il explique, dans sa déclaration à SNRTnews, que la gravité de ces nouvelles réside dans leur exploitation des émotions et des sentiments plutôt que des faits, ce qui les rend capables de créer une réalité alternative dans l’esprit des récepteurs, susceptible de porter atteinte à la paix sociale et à la réputation des individus et des institutions.
Harmachi réaffirme que le législateur marocain accorde une importance particulière à la protection de la vie privée et à la sauvegarde de la dignité des personnes, surtout dans l’espace numérique. Il rappelle, selon les dispositions de l’article 447‑1 du Code pénal, que quiconque, intentionnellement et par tout moyen y compris les systèmes informatiques, capture, enregistre, diffuse ou distribue des propos ou des informations à caractère privé sans le consentement des intéressés, est puni d’emprisonnement de six mois à trois ans et d’une amende de 2.000 à 20.000 dirhams.
L’article 447‑2 renforce la peine lorsqu’il s’agit de diffuser ou distribuer une composition des propos ou de l’image d’une personne, ou de publier des allégations et faits mensongers dans le but d’atteindre à la vie privée ou de diffamer. La peine prévue est alors d’un an à trois ans de prison et une amende de 2.000 à 20.000 dirhams.
Il conclut en affirmant que lutter contre les fausses nouvelles ne se limite pas au volet légal répressif, mais nécessite aussi de renforcer la sensibilisation sociétale, de diffuser une culture de vérification des sources et d’obliger chaque acteur numérique à assumer sa responsabilité éthique et juridique, considérant la prévention comme la première ligne de défense face à ce risque croissant.
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