Société
Corticoïdes pour grossir : une illusion dangereuse qui inquiète les autorités sanitaires
14/04/2026 - 20:52
Khaoula Benhaddou
La quête de prise de poids rapide gagne du terrain, alimentée par les réseaux sociaux et des croyances tenaces autour des normes corporelles. Dans ce contexte, l’Agence marocaine du médicament et des produits de santé (AMMPS) alerte sur le recours dangereux aux corticoïdes, souvent utilisés hors cadre médical.
L’Agence marocaine du médicament et des produits de santé (AMMPS) met en garde contre un phénomène préoccupant : l’utilisation détournée des corticoïdes pour prendre du poids. Une pratique en expansion, portée par des normes esthétiques persistantes et amplifiée par les réseaux sociaux. "Au Maroc, ce phénomène est fréquent, notamment chez certaines femmes cherchant à stimuler leur appétit ou à provoquer une rétention d’eau afin de correspondre à certains standards de beauté. Cette pratique est largement favorisée par la diffusion de contenus trompeurs sur les réseaux sociaux vantant des résultats rapides et sans danger" précise une note de l’AMMPS.
Mais derrière les promesses de rondeurs rapides se cachent des risques sanitaires majeurs, comme le rappelle Dr Tayeb Hamdi, médecin et chercheur en politiques et systèmes de santé.
"Pour grossir, les gens font appel à beaucoup de méthodes, dont la consommation de substances censées favoriser la prise de poids. Or, les corticoïdes sont la plus mauvaise des options", insiste le Dr Hamdi.
Une consommation parfois consciente… et parfois à l’insu des patients
Le spécialiste distingue deux cas de figure. D’une part, des personnes qui consomment volontairement des corticoïdes, en toute connaissance de cause, en se les procurant en pharmacie, sur internet ou via des circuits informels. D’autre part, un phénomène plus insidieux : la consommation involontaire. "Beaucoup de personnes prennent des “khaltas”, des mélanges présentés comme naturels ou miraculeux, sans savoir qu’ils contiennent en réalité des corticoïdes. C’est souvent la colonne vertébrale de ces préparations", explique-t-il.
Certaines de ces substances incluraient même des corticoïdes utilisés en élevage animal, parfois interdits, détournés pour faire gonfler artificiellement les animaux avant leur vente. "Certaines personnes prennent des potions censées être magiques pour le poids, composées d’herbes, de vitamines, mais en fait, la colonne vertébrale de la potion, c'est les corticoïdes qui y sont ajoutés. Parmi ceux utilisées en matière d'élevage d'animaux, on parle d'hexamétazone, et qui sont même interdits chez les animaux mais certains éleveurs les utilisent pour tromper les clients. Ils donnent à leurs bêtes ces substances pour les faire grossir et être en bonne mine afin de les vendre à prix élevé. Donc il y a des recettes qui incluent ce type de corticoïdes »
Gonfler au lieu de grossir : le piège méconnu des corticoïdes
Si ces produits attirent, c’est pour leur effet rapide. "Les corticoïdes ne font pas réellement prendre du poids. Ils provoquent un gonflement", précise le médecin.
Ce phénomène s’explique par plusieurs mécanismes notamment des œdèmes ou une rétention d’eau due à l’accumulation de sel dans l’organisme, une augmentation de l’appétit et une redistribution anormale des graisses. Résultat : un visage arrondi et rouge, une accumulation de graisse au niveau du ventre et de la nuque, mais une fonte musculaire dans les membres. "En consommant ces corticoïdes, la personne peut avoir un visage rouge, cela donne une illusion de bonne mine, une accumulation de graisse au niveau du ventre et de la nuque, mais une fonte musculaire dans les membres. Il s’agit en réalité d’un déséquilibre dangereux pour l’organisme", poursuit Dr Tayeb Hamdi.
Des risques multiples et parfois irréversibles
Au-delà de l’aspect esthétique trompeur, les conséquences sur la santé peuvent être lourdes. L’usage prolongé et non contrôlé des corticoïdes expose à une série de complications : diabète, hypertension artérielle, fragilisation des os (ostéoporose), fonte musculaire, troubles cutanés comme l’acné ou les vergetures, ainsi que des perturbations psychiques pouvant aller jusqu’à des états dépressifs ou psychotiques.
"Les corticoïdes affaiblissent également le système immunitaire, rendant l’organisme plus vulnérable aux infections", ajoute le spécialiste.
Un autre danger majeur réside dans l’arrêt brutal de ces traitements. "Lorsqu’ils sont pris sur une longue période, ils doivent être arrêtés progressivement. Sinon, cela peut provoquer une insuffisance surrénalienne aiguë, une complication potentiellement grave, voire mortelle", alerte-t-il avant d’expliquer : "quand on prescrit les corticoïdes pour une certaine pathologie, on donne des posologies exactes pour une durée bien déterminée et avant de l’arrêter, on opte pour un arrêt dégressif parce que l'arrêt brutal des corticoïdes après une longue période d'utilisation peut provoquer une insuffisance surrénalienne aigue".
Un phénomène alimenté par des facteurs sociaux et culturels
Cette pratique s’inscrit aussi dans un contexte socioculturel particulier. Dans certaines représentations, le surpoids reste associé à la bonne santé ou à une forme d’aisance sociale, tandis que la minceur est parfois perçue comme un signe de précarité. "Tant qu’il y a une demande, il y aura une offre », résume le Dr Hamdi, pointant également la responsabilité de certains contenus diffusés sur les réseaux sociaux, notamment sur TikTok ou Instagram, qui banalisent ce genre de pratiques.
Il évoque aussi des situations préoccupantes au sein même des familles, où ces substances peuvent être administrées à des jeunes filles ou à des enfants dans le but de les faire grossir, sans conscience des risques encourus.
L’appel à la vigilance des autorités sanitaires
Face à cette dérive, l’AMMPS rappelle que les corticoïdes sont des médicaments efficaces lorsqu’ils sont utilisés dans un cadre strictement médical, avec des indications, des doses et un suivi bien définis. En dehors de ce cadre, ils deviennent dangereux.
L’agence insiste sur la nécessité de ne jamais recourir à ces produits sans prescription, d’éviter les circuits informels d’approvisionnement et de se méfier des préparations “miracles” vendues sur internet ou via le bouche-à-oreille. Elle appelle également les professionnels de santé à renforcer leur rôle de sensibilisation.
Dans un contexte où la quête de transformation rapide du corps gagne du terrain, ce rappel sonne comme une urgence de santé publique : derrière les promesses de résultats rapides, les corticoïdes peuvent se transformer en véritable menace.
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