Economie
La précarité de l’emploi au Maroc: un défi persistant pour une jeunesse en quête de stabilité
07/10/2025 - 14:11
Khaoula Benhaddou
Au Maroc, la question de l’emploi demeure l’un des défis socio-économiques les plus pressants. Si le pays affiche depuis plusieurs années une croissance économique modérée, celle-ci ne s’est pas traduite par une amélioration significative du marché du travail.
Entre chômage des jeunes, emplois informels et contrats précaires, une grande partie de la population active vit dans une instabilité professionnelle chronique.
L’emploi précaire est devenu l’un des visages les plus visibles de la fragilité du marché du travail. Derrière ce terme se cachent des réalités multiples: contrats à durée déterminée, travail à temps partiel subi, emplois informels ou encore absence de protection sociale. Pour de nombreux travailleurs, notamment les jeunes et les femmes, la précarité professionnelle rime avec incertitude, instabilité et difficulté à se projeter dans l’avenir.
Les secteurs les plus touchés restent l’agriculture, le commerce de détail, les services domestiques et les petits métiers urbains. Pour beaucoup, il ne s’agit pas d’un choix, mais d’une stratégie de survie face à un marché de l’emploi saturé et peu inclusif.
Contacté par SNRTnews, l’économiste Mohamed Chiguer, précise que la précarité de l'emploi touche particulièrement les jeunes travaillant dans les secteurs informels mais aussi dans l’agriculture et le tourisme; "Il suffit de prendre comme exemple le nombre de personnes qui travaillent dans le secteur informel et qui vivent vraiment la précarité: ils sont autour de 2,5 millions dans l’agriculture. Et cette précarité, on la retrouve aussi au niveau même du secteur formel. Généralement, les patrons ne respectent pas totalement les droits des salariés. Avec la situation actuelle de l’économie nationale, on voit bien que le salarié est touché par cette précarité."
Et d’ajouter: "Le secteur le plus touché actuellement, c’est l’agriculture. Puis viennent les services. Par exemple, dans le tourisme, on fait beaucoup appel à des stagiaires ou à des saisonniers. Là, on voit bien que la précarité est vraiment contraignante."
La précarité frappe surtout les jeunes, notamment les diplômés. Malgré leurs qualifications, beaucoup peinent à accéder à un emploi stable. Les contrats à durée déterminée, les stages prolongés ou encore le travail indépendant sans statut juridique sont devenus la norme pour une grande partie de la génération montante.
"Avoir un diplôme ne garantit plus un emploi, encore moins un salaire décent", confie Youssef, 26 ans, titulaire d’un master en économie et employé dans un centre d’appels. "Avec le salaire que j’ai, je n’ai pas de perspectives. Je ne peux pas m’offrir de voiture, de maison, encore moins me marier ou avoir des enfants, surtout dans une grande ville comme Casablanca."
Formation et emploi: un lien à relativiser
Pour l’économiste Mohamed Chiguer, "La précarité qui touche les jeunes diplômés marocains n’est pas forcément dû à la formation. Le problème vient de l’économie. Bien sûr, le système universitaire doit se réformer, mais pas sur la base d’une relation directe entre l’université et l’économie. L’université est faite pour autre chose. Elle est destinée à la recherche et à l’anticipation de l’avenir. Ce n’est pas un office de formation professionnelle".
Le spécialiste souligne que cette situation se pose dans plusieurs pays; "Il y a une étude qui a été publiée en France concernant les diplômés. Ils ont constaté qu’actuellement, l’économie n’absorbe pas suffisamment de matière grise. Ils ont comparé avec d’autres pays et en sont arrivés à la conclusion suivante: lorsqu’une économie sous-développée n’arrive pas à décoller, elle vit presque la même situation qu’une économie en plein emploi, c’est-à-dire qu’elle n’a pas besoin ou pas la capacité d’absorber suffisamment de matière grise. C’est seulement pendant la période du décollage, lorsque l’économie est en dynamique, qu’on a vraiment besoin de matière grise. À la fin de cette étude, ils conseillent de réorienter les élèves et de réduire le nombre d’étudiants, c’est-à-dire de rendre l’université plus sélective, pour éviter ce problème".
Au Maroc, Chiguer pointe du doigt le modèle économique; "Chez nous, c’est l’économie qui pose problème. Le taux d’encadrement des entreprises est très faible, car 98% de nos entreprises sont des très petites ou petites structures. Et du côté de l’État, celui-ci a revu sa position concernant l’emploi. En révisant la Constitution, il ne se considère plus comme le garant de l’emploi pour les jeunes, mais comme un facilitateur de l’accès au marché du travail. De plus, il ne se considère pas comme un employeur: il ne recrute plus. Pourtant, on a besoin de professeurs, de médecins… C’est ce que l’on vit actuellement. L’État ne joue plus son rôle d’employeur pour répondre aux besoins de la société."
Des réformes encore insuffisantes
Certes, le gouvernement marocain a multiplié les initiatives pour encourager l’emploi, notamment à travers des programmes d’insertion comme "Forsa" ou "Awrach". S’ils ont permis de créer des opportunités temporaires, leur impact demeure limité à long terme. Les experts pointent un manque de vision structurelle et une faible valorisation du travail décent.
Vers un nouveau modèle social?
Face à ce constat, de nombreux économistes appellent à repenser le modèle de croissance pour le rendre plus inclusif. La création d’emplois de qualité passe par une réforme en profondeur de l’éducation et de la formation professionnelle, une réduction des inégalités territoriales et une meilleure protection sociale.
Pour Mohamed Chiguer, "La piste principale, c’est de restructurer l’économie, non pas dans le sens de lutter contre l’informel, mais de faire converger le formel et l’informel. C’est un élément très important, parce que l’informel est un filet social. Grâce à lui, le taux de chômage n’est pas aussi élevé qu’il pourrait l’être. Sans l’informel, il serait de 30 à 35%."
Et d’ajouter: "Il faut se lancer dans de grands travaux qui ne soient pas trop capitalistiques, pour faire travailler la main-d’œuvre. Il faut réorganiser l’informel avec les acteurs concernés, en s’inspirant de l’organisation qui existait au XIXe siècle, notamment dans les villes comme Fès, notamment Nejarine ou Seffarine, où un Lamine supervisait le respect de la déontologie et évitait la concurrence déloyale. À mon avis, tout est question de bon sens. Il faut éviter les idéologies, se soustraire aux contraintes des organismes financiers internationaux et se baser sur le bon sens. Et surtout, il faut impliquer les concernés. On ne peut pas réformer l’enseignement ou l’école sans impliquer ceux qui sont directement touchés. C’est un problème de société, pas seulement de gouvernement."
Et de conclure: "C’est inimaginable qu’une réforme dure plus de vingt ans. Il y a quelque chose qui ne va pas. À mon sens, la solution repose sur le bon sens".
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